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Ne pas savoir et répression ;Deux événements qui sont en lien

Le 22/04/2020

 
http://coordination-antinucleaire-sudest.net/2012/index.php?post/2020/04/22/L-organisation-antinucleaire-et-sanitaire-Next-Up-perquisionnee-ce-mardi L'organisation environnementale , antinucléaire et sanitaire Next-Up perquisitionnée ce mardi matin Par Rédaction le mercredi 22 avril 2020 Next-Up, organisation nationale environnementale dont le siège est situé en Drôme, et qui milite et informe depuis près de 20 ans contre le nucléaire, les radiations, le compteur espion Linky et la 5G, a été perquisitionnée ce mardi 21 avril 2020. Le président a été menotté et emmené en garde à vue, le domicile du vice-président a fait également l'objet d'une visite gendarmesque. Les locaux ont été mis sans dessus-dessous et du matériel a été saisi. Très en pointe dans l'aide à la protection des personnels soignants face au covid19 et à la pénurie institutionnelle de matériel, Next-Up est victime de l'incompétence et de la violence du pouvoir. Le CAN84 lui apporte son soutien. __ "Next-Up" qui délivre gratuitement aux hôpitaux et Epadh des masques FFP2 et FFP3 qu'elle a en stock s'est fait perquisitionner au petit matin ce mardi 21 avril 2020. Tout son stock, ses ordinateurs ainsi que les tenues et masques de protection contre les radiations nucléaires radioactives qui ne relèvent d'aucune décision gouvernementale on été saisi. Le domicile du vice-président, médecin de 77 ans, est aussi perquisitionné. Tout comme l'aurait été le cabinet comptable de Next-Up. Placé en garde à vue et interrogé pendant de longues heures, le Président a retrouvé ses locaux sans dessus-dessous. Gendarmes et OPJ ont refusé sa demande de rencontrer le Procureur. Ce qui est reproché à l’organisation est de ne pas avoir respecté dans ses actions pour ses soutiens un énième et nouvel arrêté de réquisition qui concerne non pas les masques FFP2 (1) comme dans les précédents décrets mais qui réquisitionne les masques FFP3 ! Décret pris en catimini, même les médias n’en ont pas fait état, par contre il a été publié au Journal Officiel. Le problème est que l’organisation et quasiment 99,9 % de la population ne lit évidemment pas le Journal Officiel ! Navigant à vue le gouvernement modifie ou annule le lendemain les dispositions qu'il a pris la veille plaçant tous les citoyens et les entreprises dans une situation intenable (cf : information du Medef à ses adhérents) Next-Up exige la restitution du matériel (masques, gels, gants, tenues) qui ne relève pas de la réquisition gouvernementale décidée par un décret et qui ne fait pas partie de l'infraction reprochée avec notamment les masques spécifiques à la protection contre les particules radioactives (PRO FFP3 type R ) qui font parti des outils d'actions et de surveillances des militants. Le CAN84 apporte son soutien à l'organisation Next-Up et s'interroge sur cette perquisition d'une association qui oeuvre pour le bien commun et contre les atteintes répétées à la santé des habitants. Cet acte des autorités s'inscrit de toute évidence dans la stratégie répressive d'Etat contre les mouvements sociaux, environnementaux, antinucléaires, populaires. Il démontre que le pouvoir affolé, incapable d'assurer la protection sanitaire des citoyens, s'englue un peu plus dans l'allégeance aux puissances économiques oppressives et n'a comme seule volonté de poursuivre la guerre contre le peuple et ceux-celles qui se redressent et résistent. A qui le hold-up est-il destiné? aux personnels soignants et des hôpitaux et epadh ou bien aux hauts fonctionnaires ministériels et préfectoraux? Voire au gradés de la gendarmerie et de la police ? Témoignage de Serge Sargentini : Nous sommes ce matin abattus et sidérés après avoir visité les locaux en partie dévastés et fait l'inventaire de tout ce qui a été saisie. De très nombreux rayonnages sont totalement vides..  Il a été saisis aussi d'autre matériel, ordinateur de travail studio TV, cartes mémoire appareils photos, etc.... En sus, qui n'a absolument rien à voir avec l'infraction reprochée il a  été aussi saisie d'autres matériels comme des centaines de cartons de 6 flacons pompes de 300 ml de Gels Hydroalcoolique, ainsi que tous les flacons pleins ou vides de celui fabriqué par l'organisation (formule OMS), le stock complet de flacons de conditionnements, des flacons pompes inox vide inclus, des dizaines de bouteilles d'1 litre d'alcool naturel 90°, des sur-lunetttes, des combinaisons NBC, un ordinateur de studio TV/Photos, les cartes mémoires d'appareils photos, etc ... ! Via notre avocat nous allons demander la restitution de tout ce qui a été saisie qui ne fait pas partie de l'infraction reprochée avec notamment des masques PRO FFP3 type R spécifiques à la protection contre les particules radioactives qui font partie de l'outil de travail des militants. Il n'en reste pas moins que pendant presque toute la perquisition Serge Sargentini était menotté, évacué dans la rue toujours menotté aux yeux de tous, puis mis plusieurs heures en cellule. Ceci dit en réalité il y a simultanément eu une autre perquisition domiciliaire chez un Docteur Radiologue Vice-Président de l'organisation. Bien évidemment cette perquisition c'est avérée totalement négative, néanmoins elle s'est très mal passée, sic. Témoignage du Docteur Radiologue Vice-Président de l'organisation Next-Up " Cher Serge, j'apprends la cessation de ta garde à vue, ce qui me donne l'occasion de te faire part du déroulement de la perquisition domiciliaire effectuée à mon propre domicile ainsi que les conditions de mon audition en cette « affaire »: Ce mardi 21, vers 8h30, alors que je m'apprêtais à sortir, à l'ouverture du portail je constate un véhicule avec logo « gendarmerie » bloquant ma sortie. Sans y avoir été invitées trois personnes, deux hommes et une femme, se sont introduites dans la cour, se présentant comme gendarmes, mais sans uniforme ni justificatif d'identité. Elles m'informent oralement venir effectuer une perquisition domiciliaire, sans me présenter de justificatif légal. Le motif ? Je crois comprendre que ton organisation serait mise en cause dans un trafic de masque de protection. Je note que ces trois personnes, s'immisçant, encore une fois sans y avoir été invitées, chez moi, ne portaient aucun masque ni ne respectaient la distance de sécurité, alors même que, comme tu le sais, vu mon âge de 77 ans et mes problèmes cardiaques, je fais partie des « gens à risque » imposant un respect stricte des règles de confinement. M'informant que je serais mis en cause en tant que vice-président de Next-Up elles me renvoyèrent à toi si je contestais le fait en « oubliant » de me signaler, qu'étant en garde à vue » tu ne risquais pas de pouvoir me répondre au téléphone pour éclaircir le malentendu éventuel. Pris par surprise, je n'ai pas eu le réflexe de faire le « 19 » pour appeler la police car il aurait aussi bien pu s'agir de voleurs, avec autocollant « gendarmerie » sur leur véhicule, venant piller une maison au prétexte d'une perquisition bidon. Je note qu'un gendarme a cru bon de faire une remarque déplacée sur la tenue de ma femme, prise au pied du lit, chez elle. Quoi qu'il en soit, n'ayant –et pour cause- rien trouvé, y compris dans le garage de mon locataire, ces gendarmes en repartant m'ont remis un PV de convocation pour le même jour, à la gendarmerie de Crest. J'apprends ainsi, à postériori, les motifs de mon prétendu délit justifiant la perquisition : « refus de déférer.... à une réquisition..» qui ne m'a jamais été signifié ! A mon audition à la gendarmerie je fus informé que je n'étais pas poursuivi  (plus poursuivi ?) pour ce délit, mais simplement entendu comme témoin.  J'avais apporté une déclaration préliminaire, ayant fait l'objet d'un courriel, et dont je reproduis le texte ci-dessous". " Je ne mets aucun obstacle à audition, mais je demande qu'elle soit faite selon des critères stricts d'hygiène (distanciation, port de masque par l'interrogateur, me fournir un masque car le mien n'est plus opérationnel) au motif de mon âge (77ans) et de ma chirurgie cardiaque. En l'absence de quoi je me réserve le droit d'ester pour un motif qui, lui, n'est pas imaginaire, de "mise en danger de la vie d'autrui". Je constate qu'aucun des trois gendarmes perquisitionnaires ne portait de masque de protection, me postillonnant au visage à moins d'un mètre. Me convoquer le jour même de la perquisition pour une audition m'empêche, de fait, d'être assisté d'un avocat. On peut s'interroger qu'un Etat ayant laissé disparaître ses stocks stratégiques de masques médicaux, croit devoir spolier des gens prévoyants, ayant constitué pour eux des stocks, dans le but de pallier à son imprévoyance, au nom bien sûr de la défense contre une urgence sanitaire, qu'il a lui-même contribué à réaliser." Les tous derniers développements font apparaître notamment Que dans le cas présent ces perquisitions saisies n'auraient pas dues avoir lieu : . Soit : l'organisation aurait dû être avisée par les autorités de la publication de ce nouveau énième Décret, puisqu'il était connu que l'organisation diffusait des masques et avait en stock des masques FFP3. Situation que les autorités comme tout le monde connaissaient. . Soit les autorités auraient dû signifier à l'organisation dès la publication du Décret une demande de mise en conformité, comme cela se fait pour toute nouvelle loi, même en urgence. Evidemment si suite à ces significations l'organisation ne s'était pas mise en conformité, dans ce cas une perquisition pour saisie aurait été dans la normalité de la procédure. Sur un tout autre point, un directeur de clinique vient d'écrire à Next-Up, sic : "On verra bien si le personnel soignant récupère ces masques. On se demande si la raison première est de faire ch... ou de récupérer ces masques FFP3 pour les hauts fonctionnaires car les livraisons n'arrivent pas..." __ (1) https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000041721820&categorieLien=id 22.4.2020 Bonjour, Je vous prie de trouver ci-dessous le lien vers une contribution relative à l'ouvrage (non traduit) de Kate Brown : 
Manual for Survival - A Chernobyl guide to the future - (Allen Lane Penguin Random House UK, 2019, 420 p). Ce livre est passé totalement inaperçu en France, malgré son importance liée autant à sa méthode (exploitation d'archives soviétiques inexplorées jusqu'à présent), qu'à son contenu : il vient nourrir la thèse d'une production d'ignorance, en situation de catastrophe, qui n'est pas exclusivement fondée sur le mensonge, mais aussi sur la nécessité sociale de ne pas savoir. L’ouvrage constitue donc une contribution majeure à la compréhension de l'administration politique et scientifique des désastres industriels et sanitaires. https://lundi.am/chernobyl À propos du livre Manual for Survival - A Chernobyl guide to the future paru dans lundimatin#239, le 20 avril 2020 Alors que la catastrophe de Tchernobyl a commencé il y a 34 ans, qu’un feu de forêt incontrôlé menace le confinement de ses anciennes installations et que le discours officiel sur le contrôle de la situation rappelle les plus belles heures de l’URSS, nous publions cette recension de l’important ouvrage de Kate Brown, Manual for Survival - A Chernobyl guide to the future par Thierry Ribault [1]. Il s’agit ici de contribuer à « une meilleure compréhension des processus de production d’ignorance en situation de catastrophe industrielle et sanitaire ». Au printemps 2019, Kate Brown, historienne et membre du programme de recherche Science, Technologie et Société du Massachusetts Institute of Technology (MIT), a fait paraître Manual for Survival - A Chernobyl guide to the future [2]. Si ce volumineux ouvrage de référence a déjà fait l’objet d’une édition espagnole, en France, en revanche, il reste non seulement non traduit, mais aussi privé de tout compte rendu dans les revues scientifiques ou les médias. Seule la page Wikipedia en français de l’auteur en rend brièvement compte, avec toutefois cette singularité surprenante : alors que la version anglaise de cette page mentionne l’ensemble des critiques suscitées par l’ouvrage, dont de nombreuses appréciations positives, les auteurs de la version française ont opéré un tri sélectif aboutissant à faire figurer exclusivement les critiques émanant de ses détracteurs [3]. Je propose, à toutes fins utiles, de rendre compte des apports de ce livre important volontairement escamoté en France, en insistant notamment sur sa contribution à une meilleure compréhension des processus de production d’ignorance en situation de catastrophe industrielle et sanitaire. Des squelettes dans le placard Selon les agences onusiennes, dont l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA) et l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), entre 31 et 54 morts auraient été provoquées en tout et pour tout en lien avec l’irradiation due à la catastrophe de Tchernobyl. À ce bilan de ce que ces organisations considèrent pourtant comme « la pire des catastrophes nucléaires de l’histoire de l’humanité », s’ajoutent 6000 cas de cancers de la thyroïde considérés comme « facilement traitables ». En 2005, le UN’s Chernobyl Forum communiquera le chiffre de 4000 morts liés à l’accident, le rapport détaillé daté de 2006 avançant le chiffre de 2000 à 9000 morts par cancer [4]. Selon un responsable de la communication de l’AIEA, la mise en perspective du chiffre de 4000 morts était destinée à « contrer les estimations antérieures bien plus élevées » et constituait « une action vigoureuse visant à sortir un chiffre bien inférieur à l’opinion conventionnelle. » [5] La même année, Greenpeace avancera entre 93 000 et 200 000 morts par cancer [6]. Une des questions de base à l’origine de l’investigation de Kate Brown est de comprendre pourquoi les estimations du nombre de victimes de la catastrophe de Tchernobyl divergent autant, y compris trois décennies plus tard. « Pourquoi n’en sait-on pas plus ? » demande-t-elle, se proposant d’aboutir à une évaluation des dégâts moins incertaine à travers une analyse détaillée des dommages causés par l’accident, et en « éclaircissant la compréhension des effets médicaux et environnementaux du désastre » (p.3). L’argumentation générale du livre est la suivante. À travers ses recherches menées au sein de 27 sources d’archives différentes, dont 14 en Russie, Biélorussie et Ukraine, Brown « trouve partout les preuves que la radioactivité à Tchernobyl a provoqué un désastre en matière de santé publique dans les terres contaminées » (p.4), preuves dont elle retrouve la trace jusque dans les dossiers du KGB. La litanie selon laquelle la connaissance que nous avons des effets sur la santé d’une exposition chronique à des faibles doses de rayonnement serait incertaine, incomplète voire minime, est, selon Brown, partiellement vraie « à cause de l’élimination des éléments attestant de dommages catastrophiques sur les territoires de Tchernobyl », mais elle est aussi partiellement fausse, au vu des preuves accumulées dans les archives, désormais en partie ouvertes mais peu divulguées, montrant sans ambiguïté que « quelques temps après avril 1986, les gens en bonne santé sur les territoires de Tchernobyl, particulièrement les enfants, sont tombés malades. Dans les années qui ont suivi, les maladies chroniques se sont multipliées. Les populations ont non seulement soufferts de cancers, mais également de maladies du système de formation sanguine, des voies digestives, du système endocrine, reproductif, circulatoire et nerveux ». Selon Brown, l’effondrement de l’URSS n’y a rien changé : « Les habitants ont été abandonnés, livrés aux forces brutales de la radioactivité, du désordre politique et de la pression économique. » (p.309). Les médias soviétiques ont écarté toute discussion sur les conséquences de l’accident nucléaire, ce qui explique que les dossiers auxquels Brown a eu accès étaient pour la plupart estampillés « à usage interne uniquement ». Il faudra attendre 1989 pour que les dirigeants commencent à lever le voile sur les graves problèmes de santé des populations concernées et que ces éléments apparaissent dans les médias et dans la presse internationale. À l’annonce de ces faits, sont apparues des vagues de protestation réclamant l’évacuation et la réimplantation des personnes vivant dans les zones contaminées. Toutefois, paniqués par le coût faramineux engendré par de tels mouvements de population, les dirigeants moscovites ont appelé les Nations Unies à l’aide. Les agences onusiennes ont fourni les évaluations permettant de corroborer les assertions soviétiques selon lesquelles les doses auxquelles les populations étaient exposées, étaient trop faibles pour provoquer des problèmes de santé. Pour Brown, dans un effort concerté visant à minimiser les conséquences sanitaires et environnementales de l’accident de Tchernobyl, ces agences et les diplomates internationaux ont entravé et bloqué la recherche relative à la catastrophe au motif suivant : les dirigeants des grandes puissances nucléaires avaient déjà exposé leurs populations respectives aux isotopes radioactifs durant la guerre froide à travers la production et les essais de leurs armes atomiques. Dans les années 1990, Européens et Américains, qui s’éveillaient à ce problème, ont alors mené leurs gouvernements respectifs en justice. Appréhendé dans ce contexte global, l’accident de Tchernobyl ne relevait pas de la plus grande des urgences nucléaires de l’histoire de l’humanité. Tout au plus représentait-il un drapeau rouge pointant vers les autres désastres soigneusement occultés par les régimes de sécurité nationale de la guerre froide. Selon Brown, trente ans après l’accident, peu de réponses sont apportées et nombres d’incertitudes demeurent. L’ignorance sur les effets des expositions chroniques des populations aux faibles doses est délibérément entretenue. Bien avant 1986, les experts soviétiques et du monde entier avaient connaissance des liens entre le cancer de la thyroïde des enfants et la radioactivité, mais ils ont dissimulé et réfuté les preuves relatives à l’épidémie de cancer autour de la centrale parce qu’ils avaient de bien plus importants « squelettes radioactifs » dans leur placard, issus des essais nucléaires. C’est pourquoi, pour Brown, les cancers de la thyroïde des enfants sont l’arbre qui cache la forêt. La dé-classification des archives soviétiques de santé publique permet de mettre au jour le fait que ces cancers ne constituaient qu’un des nombreux dommages sanitaires subis par les populations vivant sur les territoires touchés par les retombées radioactives de l’accident de la centrale de Tchernobyl. L’État ukrainien indemnise actuellement 35 000 personnes dont le conjoint ou la conjointe est mort(e) des suites de Tchernobyl. Seuls sont pris en compte les décès des personnes en âge de se marier. Ne sont considérés ici ni la mortalité des adolescents et des enfants, ni les gens n’ayant pas de dossier leur permettant de prétendre à un dédommagement. Ce chiffre ne concerne que l’Ukraine, excluant la Russie et la Biélorussie, qui ont écopé de plus de 70% des retombées. Un scientifique du Centre inter-syndical de la médecine des rayonnements de Kiev avance le chiffre de 150 000 morts pour la seule Ukraine, tandis qu’un responsable de la centrale cité par Brown fournit une évaluation identique. Cet ordre de grandeur minimal de 35 000 à 150 000 morts n’a plus grand chose à voir avec le bilan de 54 victimes avancé par les agences internationales. La figure de l’expert-ami-américain-utile Brown rappelle comment, une semaine après l’explosion du réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl, les médecins soviétiques ont vu arriver un certain Robert Gale, spécialiste des leucémies à l’Université de Californie, invité expressément par Mikhail Gorbachev, à qui le mentor de Gale, le milliardaire américain Armand Hammer, qui avait fait fortune dans les années 20 et 30 en faisant du commerce avec les soviétiques à l’époque ostracisés au niveau international, avait accordé une aide de 600 000 $ en matériel médical. Ainsi, grâce à son sens du bénévolat, Robert Gale a pu effectuer des tests thérapeutiques sur des sujets humains sans devoir faire face à l’onéreuse réglementation américaine : la miraculeuse molécule GM-CSF qu’il avait conçue avec le laboratoire suisse Sandoz était censée réparer la moelle osseuse endommagée des pompiers de Tchernobyl. Promesse qu’elle n’a jamais tenue. Quant aux agents du KGB aux petits soins avec lui, ils n’ont pas manqué de l’utiliser dans la gestion de leurs relations publiques relatives au désastre. Gale a en effet relayé la désinformation dont il a été nourri, auprès des correspondants de presse étrangers qui ont cru sans réserve au témoignage altruiste de ce médecin américain qui arpentait les rues de Kiev accompagné de ses enfants, répétant à l’encan le couplet soviétique selon lequel la situation était hors de danger, pendant que les responsables sanitaires ukrainiens évacuaient les leurs hors de la ville. Il a loué le sens de la discipline avec laquelle les soviétiques menaient le « nettoyage » du désastre, alors que la situation était en réalité totalement chaotique. Il a également permis de focaliser l’attention sur les cas d’exposition sévère aux radiations des pompiers soignés dans l’Hôpital n°6 de Moscou, détournant ainsi les médias de la situation dramatique dans laquelle se trouvaient les populations autour de la « zone d’aliénation de Tchernobyl ». On retrouvera la plume euphémisante de Gale dans des éditoriaux invitant à endiguer la panique suite à l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima. Par le biais de leurs conférences de presse, Gale et l’un de ses collègues ont contribué à détourner l’attention du désastre de Tchernobyl vers la menace plus grande de la guerre nucléaire, ce qui n’a pas manqué d’être apprécié par Gorbachev, qui a félicité Gale pour son aide ayant permis d’emporter l’adhésion des médias internationaux en faveur du soutien des efforts de secours soviétiques. Pendant ce temps, les nouvelles directives de réglementation de la censure muselaient toute velléité des chercheurs et médecins soviétiques de mettre au jour une réalité moins reluisante. Leitmotiv des administrateurs du désastre, on note que la figure de l’expert-ami-américain-utile a également été mobilisée par les autorités chinoises au début de l’épidémie de coronavirus fin janvier 2020, en la personne de Ian Lipkin, professeur d’épidémiologie et directeur du Centre pour l’infection et l’immunité à l’université Columbia. Une semaine après que le dénommé « chasseur de virus », rassurant, ait mondialement médiatisé ses éloges des autorités chinoises qui ont, selon lui, « tirer toutes les leçons de l’épidémie de SRAS apparue en 2002 » [7] (pour laquelle les Chinois l’avaient déjà appelé à la rescousse), et qu’il ait prédit que le nouveau coronavirus ne causerait pas plus de morts que son cousin (774 morts au niveau mondial…), la réalité, dont le couperet, malheureusement, serait-on tenté de dire, a souvent raison des bonimenteurs, lui donnait tort. Une « glasnost » tout sauf transparente Avec l’afflux des réfugiés, à la fin de l’été 1986, les hôpitaux de Moscou avaient traité 15 000 personnes exposées à la radioactivité. À Kiev, Gomel, Zhytomyr, et Minsk, 40 000 admissions avaient été effectuées dans les hôpitaux. La moitié des 11 600 personnes soignées en Biélorussie étaient des enfants. Les ordres consistaient toutefois à ne mentionner que les 299 patients admis à l’Hôpital n°6 de Moscou : seules comptaient les personnes atteintes par une irradiation aiguë. En d’autres termes, comme le rappelle Brown, « l’État soviétique ne mentait pas seulement au monde entier, mais il se mentait aussi à lui-même. » (p. 29) Il a souvent été argué que l’addiction de l’URSS aux réacteurs de technologie RBMK [8], structurellement (et notoirement) défectueux et dangereux du fait de leur coefficient de vide positif à faible puissance [9], s’expliquait par leur coût relativement faible, la possibilité de les fabriquer sur place, leur facilité d’extension des tranches, et la fierté retirée du fait qu’ils soient 100% soviétiques. Grâce notamment à l’exhumation d’un compte rendu de réunion de 45 pages du Politburo, Brown met en évidence un motif autrement moins anecdotique : la technologie RBMK garantissait l’accomplissement de la mission Zaslon, nom de code signifiant « écran » en russe, attribué au développement secret d’un système de défense anti-missiles. Cette version soviétique du mythique Star Wars de R. Reagan, censée protéger le pays d’une attaque nucléaire, reposait sur le recours aux réacteurs de type RBMK, qui, outre produire de l’énergie, peuvent produire du plutonium, matière fissible au cœur des bombes nucléaires. Les historiens ont longtemps soutenu que Gorbachev a refusé de se laisser prendre dans la course onéreuse aux armes nucléaires à laquelle l’incitait son homologue américain. Or le rapport du Politburo, sorti de l’ombre par Brown, montre qu’un programme soviétique existait bien et qu’en prenant le parti de punir une poignée d’opérateurs de la centrale de Tchernobyl plutôt que le groupe élargi des concepteurs et des responsables du secteur nucléaire, tout en réaffirmant le prolongement de l’exploitation d’une technologie notoirement défectueuse telle que le RBMK, les leaders du Politburo et Gorbachev à leur tête, ont aussi pris le parti du secret, n’ayant pas d’autre choix pour justifier leurs décisions que de masquer la réalité. Il s’agissait là d’une décision risquée pour un nouveau Premier secrétaire du parti qui avait fait de la transparence et de la responsabilité étatique le fer de lance de sa réforme. Trois années plus tard, le retour de bâton de la mise au jour de certaines vérités relatives à la catastrophe et le scepticisme qu’elle aura entretenu, lui seront fatal. Nous sommes donc très loin de l’image d’Épinal que colporte l’hagiographie de la perestroïka, dont on retrouve les résidus jusque dans le regard porté par certains éditorialistes sur la catastrophe sanitaire amorcée en Chine en 2020, pour qui « la gestion du coronavirus relève plus d’Orwell que de la Glasnost » [10] : force est en effet de constater que la « glasnost » constituait bien, à l’époque de Tchernobyl, le volet relation publique d’une surveillance orwélienne, l’un et l’autre se complétant parfaitement plutôt que s’opposer. Cet épisode montre aussi comment les tenants de la cause nucléaire sont capables, en situation de désastre, d’en passer par le mensonge, la manipulation et la prise de risque la plus effroyable pour produire leur propre justification. Il ressort également du rapport analysé par Brown que, durant les mois ayant suivi l’accident, les hommes du Politburo du Comité Central du Parti communiste se souciaient beaucoup de l’escalade du coût de la catastrophe, des dommages causés à la réputation de l’Union Soviétique à l’étranger, et de la perte de capacité de la production électrique (il est vrai que Tchernobyl avait été conçue pour alimenter en énergie le système secret de radar Duga, situé près de la centrale, dédié à la détection de missiles nucléaires ennemis), mais qu’ils s’attardaient peu sur la contamination des territoires et celle de leurs habitants. Le livre de Brown apporte des preuves autant concrètes qu’irréfutables : la « glasnost » était tout sauf transparente. La guerre des dosimètres Quelques chiffres permettent d’appréhender l’impressionnante capacité de l’État soviétique à mobiliser les masses : 120 000 personnes ont été évacuées de la zone interdite, 600 000 « nettoyeurs » et personnels médicaux ont été dépêchés pour alimenter les secours d’urgence. Le premier mois, 40 000 conscrits de l’Armée Rouge ont été appelés. En Ukraine, les docteurs ont examiné 70 000 enfants, et plus de 100 000 adultes durant l’été ayant suivi l’accident. Durant les quelques années qui suivront, ils accompliront plus de 500 000 examens médicaux. Ce traitement sanitaire de masse était sans doute l’un des plus importants jamais réalisés, avant qu’il ne soit largement dépassé, aussi bien en taille qu’en intensité coercitive, par celui mis en place à partir de la fin janvier 2020, face à la pandémie de Covid-19. Les ressources propres à l’Ukraine ont permis à ses dirigeants, plus tard discrédités comme des partisans de la ligne dure stalinienne, de prendre la mesure de l’étendue de la catastrophe et de mener des actions : notamment mettre fin immédiatement à l’année scolaire et envoyer des centaines de milliers de personnes dans des zones plus saines (femmes enceintes, mères allaitant et bébés notamment) au risque d’être accusés par Moscou de « semer la panique et de répandre des rumeurs calomnieuses » (p.63), formulations amplement ré-usitées dans le Japon d’après Fukushima, dans la France des lendemains de l’explosion de l’usine de produits chimiques Lubrizol en septembre 2019, ou dans la Chine du début du Covid-19. Malgré l’intensité de la mobilisation générale à Tchernobyl, deux scientifiques de renom, Yuri Izrael et Leonid Ilyn étaient au service de Moscou pour mener, comme le montre Brown, une intense propagande de minimisation de la catastrophe et de ses dégâts, réfutant la carte de contamination établie par les scientifiques ukrainiens, niant les centaines de diagnostiques de maladies liées aux radiations effectués par les médecins de Kiev, et recommandant aux autorités ukrainienne de ne pas distribuer de pastilles d’iode. Pour eux, les dommages étaient limités au site de l’accident et aux liquidateurs traités dans l’Hôpital n°6, victimes dont ils reconnaissaient l’existence uniquement du fait que le scientifique américain Gale et ses collègues avaient travaillé dans cet hôpital et avaient créé cette image resserrée des dommages destinée aux médias internationaux. Comme le résume Brown, « la stratégie des dirigeants de Moscou était d’admettre uniquement ce qui ne pouvait pas être nié » (p.62). On sera peu étonné du fait qu’Ilyn demeurera toute sa vie sur la ligne de minimisation des dommages sanitaires de la radioactivité : il est l’artisan de la fumeuse notion de « radiophobie », qui est une pure psychologisation sans fondement des dommages biologiques engendrés par l’exposition au rayonnement ionisant, qui sera amplement mobilisée à Fukushima. De son côté, Izrael deviendra une éminence grise du déni du changement climatique au sein de l’interminable administration Putin, tout en occupant la position de « vice-chairman » au Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) jusqu’en 2008 ! Là aussi, une Histoire demande à être écrite, intégrant notamment le fait que la production d’ignorance requiert des compétences qui préservent leurs détenteurs de toute forme de mise au rebut. Malgré les pressions politiques en tout genre, et la guerre des dosimètres (et des seuils attenants) que se sont livrés les experts de Moscou et ceux de Kiev, le ministère ukrainien de la santé a tenu bon et maintenu l’évacuation des populations, tandis que son homologue biélorusse obtempérait : dès la fin de l’été 1986, femmes et enfants étaient rappelés à leurs foyers respectifs et une douzaine de villages étaient réouverts dans la zone interdite. Les leaders biélorusses mobilisèrent des ouvriers d’usine et des prisonniers dans la zone pour récolter les pommes de terre dont les plans avait été distribués par le régime aux évacués de retour, et collecter le lait des vaches qui leur avaient été allouées. On retrouve un déni du même ordre dans la Biélorussie du dictateur Loukachenko pour qui la pandémie de Covid-19 est une pure « psychose ». Kate Brown rapporte comment « le physicien biélorusse Vassili Nesterenko (académicien des sciences de Biélorussie) faisait son possible pour faire cesser ce mouvement de retour de milliers de paysans, mais seul, ses efforts ont été vains » (p.75). Son engagement, assorti d’accusations de faire partie d’un « complot sioniste », vaudra à Nesterenko d’être démis de ses fonctions. Son équipe et lui seront réhabilités à l’été 1989, les dirigeants biélorusses s’étant résolus à mobiliser leurs compétences, leur expérience et surtout la confiance que les gens avaient en eux. Est-Ouest, un intérêt partagé Le recours, par les leaders soviétiques, au secret, à la censure, au contre-espionnage et à la fabrication de l’information, s’explique, selon Kate Brown, du fait que le désastre de Tchernobyl n’était qu’un moment d’accélération, une sorte de point d’orgue, dans la chaîne temporelle de destruction et d’exposition toxique ayant touché aussi bien le paysage que les corps et la politique. La contamination radioactive de la Polésie, était en effet déjà en marche 30 ans avant la catastrophe, le territoire où est implantée la centrale de Tchernobyl étant saturé d’isotopes radioactifs issus des essais atomiques avant même que les plans de la centrale ne soient dressés. Avant, comme après, la catastrophe de 1986, les accidents se sont succédés sur pas moins de deux douzaines de sites de production d’électricité et de missiles. On en dénombre pas moins de soixante-six en Ukraine, dans l’année ayant suivi la catastrophe de Tchernobyl (p. 141-142). Parmi les manifestations de soutien des organisations internationales au camouflage entrepris par le pouvoir soviétique, on note la première conférence internationale sur les conséquences médicales de l’accident de Tchernobyl, tenue en mai 1988 à Kiev. Le ministre soviétique de la santé assurait alors que l’« on peut aujourd’hui avec certitude affirmer qu’il n’existe aucun effet sur la santé humaine provoqué par l’accident de Tchernobyl. » Pour le physicien moscovite précité Ilyn, « même en cas d’accident majeur comme celui-ci, des mesures scientifiquement fondées permettent d’empêcher que des matières radioactives se répandent au-delà de la zone des 30 kilomètres » (p. 150-151). Brown rappelle qu’au nom de l’absolu nécessité de recourir à l’énergie nucléaire « propre » pour faire face au réchauffement climatique, utilisé comme arme de dissuasion, le directeur général de l’AIEA, Hans Blix, applaudissait alors la réponse soviétique au désastre. Il était escorté par le regrettable Pierre Pellerin, alors à la tête de l’autorité de sûreté nucléaire française et d’autres éminences comme le radiologiste américain Lynn Anspaugh, qui avait fait sa carrière sur les sites du Manhattan Project, et avait supervisé une clinique à Oak Ridge Associated Universities où des expérimentations secrètes sur les humains avaient été menées durant les premières décades de la Guerre froide. Ces expérimentations consistaient notamment à disposer du césium et du cobalt dans les murs de pièces ressemblant à des chambres d’hôtel et d’irradier plus de deux cents patients qui souffraient de leucémie, de lymphome ou d’arthrite. Une fois morts, Anspaugh autopsiait les corps avec minutie. Ces horreurs dystopiques qui pourraient paraître le fruit d’un esprit paranoïaque sont malheureusement recensées sur le site du département américain de l’Énergie [11]. Comme l’écrit élégamment Kate Brown « s’il n’y a pas de raison de douter de la sincérité de leurs opinions scientifiques, compte tenu de leur passé et de l’héritage entaché des agences qu’ils représentaient, ces hommes avaient un intérêt manifeste à entériner la conception selon laquelle, mis à part à des fortes doses, la radioactivité n’était en aucune manière dommageable à la santé » (p.152). Ainsi, pour les soviétiques, si le « pire accident nucléaire de l’humanité » n’avait eu aucun effet sur la santé des populations, ne les ayant exposées, à quelques exceptions près, qu’à des doses « faibles », cela signifiait que les retombées radioactives des essais nucléaires, les fuites de résidus radioactifs des usines de fabrication de bombes atomiques, les émissions radioactives quotidiennes des réacteurs civils, l’utilisation massive des rayonnements ionisants dans le domaine médical, et l’exposition des travailleurs, des patients et des cobayes des expérimentations nucléaires pouvaient être considérées comme quantités négligeables. Brown montre comment, plus que le soucis de transparence et de mise au jour de la vérité, ce qui a engendré un début d’opinion critique de la manière dont la catastrophe a été gérée à Tchernobyl, ce sont les rivalités politiques. Ainsi Gorbachev voulait se débarrasser du premier secrétaire du parti ukrainien Volodymyr Shcherbytsky, et était donc prêt à saisir toute forme de critique qui lui était opposée (p. 171). Les réformes engagées par Gorbachev ont certes fourni une plateforme aux voix d’opposition, mais la « glasnost » a surtout permis de renouveler les leaders. La réforme des médias lui a fourni une arme pour battre ses opposants, tout en lui donnant du crédit à l’étranger pour son soutien apparent à la liberté de pensée. En 1989, à la faveur d’un parti communiste en voie d’éclatement, de nouveaux dirigeants ont pris les commandes. Les députés du peuple, élus au soviet suprême, ne détenaient plus leur pouvoir du parti mais de l’électorat. Les actions en faveur de la protection des populations se multiplièrent : études approfondies sur les zones contaminées, améliorations des structures hospitalières, prises en charge des victimes. L’opportunisme politique battra alors son plein, certains négateurs d’hier devenant les victimisateurs aujourd’hui. Les scientifiques au service de Gorbachev, comme Ilyn et Izrael, qui avaient depuis trois ans minimiser l’évaluation des dégâts sanitaires et environnementaux du désastre, faisaient de leur mieux pour étouffer toute discussion portant sur l’accident et ses conséquences durant les sessions parlementaires désormais rediffusées à la télévision, mais l’approche répressive devenait intenable. Il était temps de passer à une approche plus « pro-active » (p. 208). Peur et ignorance, les deux mamelles d’un désastre phantasmé En 1989, un appel est lancé par le ministre soviétique de la santé Evgeny Chazov à l’OMS pour mener une évaluation du seuil des 350 millisieverts sur 70 ans, soit 5 millisieverts par an, que les experts de Moscou avaient concocté. À titre de comparaison, le seuil d’exposition maximale internationalement reconnu est de 70 millisieverts sur 70 ans, soit 1 millisievert par an. La commission de physiciens promptement dépêchée aboutira à la conclusion que toute association entre les maladies non-cancéreuses et les retombées de la centrale accidentée était erronée et le fruit de « scientifiques qui ne sont pas initiés aux radiations ». Les problèmes sanitaires étaient dus à des facteurs psychologiques et de stress. Peur et ignorance étaient considérées comme les deux mamelles d’une situation sanitaire qui était, selon eux, phantasmée. Ils ont alors recommandé d’élever le seuil de 350 mSv sur 70 ans à 700 ou 1000 mSv, soit un seuil 10 à 20 fois plus élevé que celui recommandé par les autres instances internationales (AIEA et Commission internationale de protection radiologique, CIPR). Il faudra attendre le désastre de Fukushima pour que leurs vœux soient exaucés : le seuil d’insécurité déterminé par les autorités y est, en effet, de 1400 millisieverts sur 70 ans, soit 20 millisieverts par an, autrement dit, 4 fois celui fixé à Tchernobyl, et 20 fois le seuil internationalement admis. Concernant Tchernobyl, l’Académie des sciences de Biélorussie, celle d’Ukraine, et l’Union des radiobiologistes soviétiques se sont opposées à ces conclusions essentiellement sur la base de l’argument suivant. Il n’est pas possible de généraliser à partir de l’impact sanitaire des victimes des bombes atomique d’Hiroshima et de Nagasaki, comme l’ont fait les experts de l’OMS. Au Japon, les scientifiques avaient nié toute existence de radiation résiduelle, estimant que les bombes atomiques avaient disséminé d’un coup une énorme dose de radioactivité gamma qui avait traversé les corps des victimes en moins de 100 secondes. N’avait donc pas été prise en compte l’accumulation de la radioactivité dans la chaîne alimentaire et dans l’environnement. À Tchernobyl, ce qui était en jeu c’était un lent saupoudrage de particules alpha et beta ingérées via la nourriture contaminée et la respiration de la poussière nocive, s’accumulant ainsi au fil du temps dans les organes et les chairs. Par ailleurs, l’étude de cohorte menée après les bombes atomiques avait été lancée 5 ans après les explosions, alors que les médecins ukrainiens et biélorusses ont commencé leur travail sur le terrain au lendemain de l’explosion du réacteur de Tchernobyl, ce qui leur a permis d’observer de manière plus subtile les modifications de la santé des populations et d’ainsi mieux comprendre comment la radioactivité à faible dose a été incorporée par les nouveaux-nés, les enfants et les adultes dès le début du désastre. Brown explique comment, de son côté, le KGB énonçait clairement son inquiétude devant les rapprochements initiés par le département américain de l’Énergie et la US National Academy of Sciences auprès du Centre inter-syndical de la médecine des rayonnements de Kiev. Selon Nikolai Golushko, chef du KGB, « les Américains veulent travailler avec la base de données absolument unique du Centre. Ils désirent particulièrement obtenir les données pour pouvoir étudier les effets indirects et distants des radiations sur l’organisme humain (…) Ils utiliseront ces informations scientifiques à des fins militaires et pour réduire leurs dépenses dans des recherches similaires dans les institutions de l’OTAN ». Ainsi, au lieu de voir que les institutions internationales, notamment l’AIEA et l’OMS, cherchaient à limiter et contrôler l’information relative aux impacts sanitaires de l’accident de la centrale de Tchernobyl, le KGB soupçonnait l’Ouest d’utiliser ces institutions pour accéder aux données. Et Golushko de conclure : « Nous devons prendre des mesures permettant, en cas de contact international, de ne pas perdre la main sur les informations autorisées relatives aux problèmes effectifs que nous rencontrons dans la liquidation de l’accident » (p.231). C’est à ces « mesures » évoquées par Golushko, que Kate Brown attribue le vol, l’été 1990, par des « hooligans », à l’Institut de médecine des rayonnements de Minsk, de deux ordinateurs et des floppy disques contenant les fichiers relatifs à l’exposition aux radiations de 134 000 biélorusses (évacués, liquidateurs et 34 000 enfants), un ensemble de données unique au monde, qui n’a jamais été retrouvé. D’autres fichiers du même type ont disparu à la même époque. Ainsi, pendant que l’Ouest était soucieux de produire une image positive du nucléaire civil et de ses dégâts, afin de pérenniser son nucléaire militaire, l’Est cherchait à protéger son patrimoine de données, et ce faisant, la crédibilité de sa capacité techno-scientifique aussi bien que politique à faire face à l’accident. Les experts de l’AIEA, n’ayant pas eu accès aux bases de données soviétiques, soit par refus, soit par volatilisation de ces dernières, ont utilisé des estimations de doses fournies par les scientifiques de Moscou, auxquelles ils ont combiné leurs propres estimations, souvent inférieures de 2 à 3 fois, et souvent approximatives, posant notamment l’hypothèse irréaliste selon laquelle les habitants se procuraient de la nourriture non contaminée dans les magasins, alors que les scientifiques ukrainiens et biélorusses leur avaient rendu compte des pratiques alimentaires d’autoproduction et d’autoconsommation des populations. De même, le recours au bois contaminé pour alimenter les foyers domestiques n’était pas pris en compte, pas plus que l’utilisation des cendres pour fertiliser les jardins. Seule la contamination externe avait été retenue dans l’évaluation des doses reçues, amenant l’AIEA à conclure que l’exposition au rayonnement ionisant des populations à Tchernobyl était deux fois moins importante que celle des Japonais à Hiroshima et Nagasaki, et qu’il n’y avait donc aucune raison de s’inquiéter des problèmes de santé liés à cette exposition jugée mineure. Sous la direction du radiologue et spécialiste de médecine nucléaire américain Fred Mettler, représentant américain auprès de l’UNSCEAR [12], les experts de l’AIEA ont mené une étude portant sur 1600 personnes, 800 en zone contaminée, 800 en zone censée être non contaminée, mais dont les circuits d’alimentation étaient en réalité les mêmes. Malgré la profonde différence de nature d’exposition entre la bombe A et l’explosion de Tchernobyl, ils ont extrapolé les résultats japonais sur la situation soviétique. Autrement dit, des résultats issus d’une situation d’exposition externe où la dose est unique et très élevée, ont été utilisés pour reconstituer les estimations d’une exposition interne, chronique à des faibles doses ingérées quotidiennement. L’ingestion de particules nocives était pourtant d’autant plus répandue que les autorités soviétiques, voulant faire face à la contamination, avaient mis en place un système d’échange de nourriture entre les régions : la contamination interne des populations vivant dans des zones non contaminées était aussi élevée que celle des populations des zones directement touchées d’où provenaient les produits. Ces réserves de taille n’ont cependant pas empêcher la machine onusienne d’établir un diagnostic se voulant définitif : les doses étaient trop faibles et aucune maladie ne pouvait leur être attribuée. Tout au plus pouvait-on s’attendre à quelques cancers : quelques leucémies et lymphomes à 5 ans, les autres cancers à 10 ans. L’anxiété liée à l’évacuation et la peur des radiations étaient les principales causes des maladies que l’on pouvait constater. La réinstallation des populations vivant en zone contaminée n’était pas nécessaire, et les restrictions relatives aux pratiques alimentaires ne l’étaient guère plus. Une partition qui ressemble, là encore, étrangement à celle jouée au lendemain de la fusion des cœurs des trois réacteurs de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi en mars 2011. On ne s’en étonnera guère, puisqu’à quelques interprètes prêts, le même orchestre sera alors mobilisé [13]. Éteindre miraculeusement les multiples foyers d’incendie des consciences Tandis que les chercheurs soviétiques s’inquiétaient de la dose effective des personnes particulièrement vulnérables, paysans, conducteurs de tracteurs, femmes enceintes et enfants, les experts de l’AIEA recouraient au concept de « dose collective », qui décrit l’exposition d’une personne qui n’existe pas, celle de la population appréhendée comme un tout, concept fondé sur des probabilités, des approximations et une bonne dose d’incertitude. Tandis que l’AIEA affirmait que les cancers de la thyroïde chez les enfants étaient « anecdotiques par nature », ukrainiens et biélorusses s’interrogeaient sur les motifs de l’absence de toute mention des cas de 34 enfants ayant été diagnostiqués, alors qu’en Biélorussie, avant l’accident, on comptait deux cas de cancer de la thyroïde durant l’année. Une vingtaine d’examens histologiques avaient pourtant été transmis par des médecins soviétiques à Fred Mettler, en charge de la direction des études sanitaires pour le compte de l’AIEA, qui n’en n’avait jamais fait mention. Leonid Ilyn et d’autres scientifiques de l’Institut de Radiobiologie de Moscou savaient parfaitement que les cancers de la thyroïde et les leucémies étaient inévitables après l’accident de Tchernobyl car ils avaient étudiés abondamment les effets sanitaires des essais nucléaires soviétiques. De leur côté, les scientifiques américains du National Cancer Institute et de l’US Public Health Service étaient également au fait, puisqu’à l’époque et avant qu’ils ne soit dé-classifiés, ils tenaient sous le sceau du secret les résultats des études menées suite aux essais atomiques dans les îles Marshall et au Nevada, mettant en évidence des taux de cancers de la thyroïde et des leucémies chez les enfants, entre 3 et 7 fois plus élevés que la norme. En 2006, une étude publiée par le National Cancer Institute rendra compte de 11 000 à 200 000 cas de cancer de la thyroïde dans la population américaine dus aux essais du Nevada. De part et d’autre, rendre publique la connaissance des effets de l’explosion de la centrale de Tchernobyl, notamment en termes de cancers de la thyroïde et de leucémies, n’était donc pas ce qui était le plus recherché. Ainsi, comme le rappelle Brown, tandis que les représentants des Nations Unies ne manquaient pas une occasion de ressasser que le désastre de Tchernobyl était « d’une dimension sans précédent », en réalité, ça n’était pas le cas. Entre 1945 et 1998, 520 essais atmosphériques et 1500 explosions souterraines de bombes atomiques (qui entraînent aussi des rejets dans l’atmosphère) ont été menés dans à peu près toutes les régions du monde, par les Soviétiques, les Anglais, les Français, les Chinois, les Indiens et les Pakistanais, soit l’équivalent de 29 000 bombes de la taille de celle d’Hiroshima. Au total, au regard des 20 milliards de curies rien qu’en iode radioactif, disséminés dans l’atmosphère lors des essais atomiques, les 45 millions de curies de l’accident de Tchernobyl semblent bien peu. Les trois-quarts des retombées des essais concernant l’hémisphère nord, il est évident qu’en 1986, il n’existait déjà plus de niveau « naturel » de radioactivité pouvant servir de référence. Kate Brown montre clairement comment, tandis que l’argument de la sécurité nationale comme motif du secret perdait de son sens avec la fin de la Guerre Froide, qu’il devenait de plus en plus difficile de cacher aux populations le fait qu’elles étaient de plus en plus exposées aux radiations, que des procès s’organisaient et qu’une contestation du nucléaire civil comme militaire prenait corps, parvenir à faire passer le message de l’innocuité du « plus grand désastre nucléaire de l’histoire de l’humanité » qu’était l’accident de Tchernobyl était une manière d’éteindre miraculeusement ces multiples foyers d’incendie des consciences. L’erreur est humaine, persévérer est diabolique Le récit détaillé que livre Brown d’un épisode de la gestion sanitaire de Tchernobyl place le lecteur au cœur du processus de production d’ignorance relatif au désastre. En septembre 1992, Keith Baverstock, radiobiologiste au bureau européen de l’OMS et deux collaborateurs, publient dans la revue Nature les résultats de leur enquête en Biélorussie, concluant que « l’effet carcinogène des retombées radioactives est beaucoup plus important que ce que nous pensions précédemment ». Les résultats histologiques relatifs à plus d’une centaine d’enfants atteints de cancers de la thyroïde dans une clinique de Minsk les avaient convaincus de la gravité de la situation. De la direction de l’OMS à l’US National Cancer Institute, en passant par la RERF [14] japonaise et le département américain de l’Énergie, la levée de bouclier a été unanime : seule l’intensité des examens pouvait expliquer ce diagnostic d’explosion du nombre de cas de cancers de la thyroïde. Autrement dit, le thermomètre créait la température. En dépit des menaces directes sur son emploi et des coupures budgétaires qui s’en suivirent, et malgré l’injonction qui lui a été faite de retirer son nom de cette publication, Baverstock a, contre vents et marées, maintenu et sa signature et ses résultats. L’incident a provoqué une nouvelle vague d’investigations tout azimut, en Allemagne, au Japon, aux États-Unis et en France, tandis qu’une bataille institutionnelle (et d’égos démesurés) s’est engagée entre l’OMS et l’AIEA. En réalité, la bataille était factice, car pour les responsables de l’OMS il s’agissait de pacifier un public considéré comme exagérément nerveux. « Dans la mesure où les doses n’étaient pas d’un ordre de magnitude si élevé », les investigations que l’OMS relançaient à Tchernobyl étaient, selon cette agence, « importantes pour fournir une réponse, nonobstant négative, car ce qui préoccupe vraiment la population, c’est l’existence éventuelle d’effets mentaux » (p.253). Une des conséquences du dénigrement de l’OMS, de l’AIEA et de l’UNSCEAR, son fidèle vassal, vis-à-vis de la dégradation de la santé des populations exposées à Tchernobyl, a été d’annuler et de déprogrammer des plans d’aide que l’UNESCO et la FAO (Food and Agriculture Organization) avaient envisagé de mettre en place à Tchernobyl pour répondre à l’alarme que Baverstock et ses collègues avaient tirée. Du côté américain, l’administration Bush a délibérément bloqué les programmes de levée de fonds destinés à l’amélioration sanitaire et à la réinstallation des évacués, ainsi que la recherche menée au niveau des Nations Unies sur ces sujets. Non sans ironie, en guise de réponse, l’AIEA a publié un manuel en russe visant à enseigner aux responsables soviétiques la manière de s’adresser à un public anxieux face aux questions liées au nucléaire. « Ne dites-pas aux gens de ne pas manger de légumes, et s’ils le font quand même, dites-leur que rien de terrible ne leur arrivera » (p.255) recommandent les experts de l’AIEA, faisant mine d’ignorer les compétences soviétiques en matière de propagande et de manipulation des esprits, tout en s’asseyant royalement sur le rugueux coussin de la souffrance des autres. Conseil est également prodigué de ne pas confier aux gens des données scientifiques et des propos véridiques, car « lors des débats avec l’homme de la rue, ce qui compte ce ne sont ni l’exhaustivité, ni l’exactitude scientifique de votre message, mais la manière dont il est accepté et compris. » Décidément la formule orwélienne selon laquelle « l’ignorance c’est la force » n’a pas manqué de faire des émules. Dans son rapport de 1996 sur l’accident de Tchernobyl et ses conséquences sanitaires, préparé par Fred Mettler, assisté de Leonid Ilyn et d’Angelina Guskova, l’UNSCEAR, écartera les travaux ukrainiens et biélorusses, ainsi que leurs résultats, pour aboutir à des conclusions édulcorantes : les doses étaient trop faibles pour avoir des effets sur la santé, les problèmes psychologiques et économiques étaient les plus préoccupants, continuer des études sur la situation à Tchernobyl n’était pas nécessaire notamment du fait d’un « niveau de risque vraisemblablement faible » (p.256). Pendant ce temps, en huit ans, le nombre de cas de cancers rapportés en Biélorussie et en Ukraine avait atteint un ordre de grandeur équivalent à celui du nombre total de cancers attribués aux explosions des bombes atomiques au Japon sur une durée de quarante ans. Brown rappelle que, n’ayant peur de rien, surtout pas de se contredire, Fred Mettler et ses collègues de l’OMS, de l’AIEA et de l’UNSCEAR, ont toutefois publié en septembre 1996 un article dans lequel ils reconnaissent la faillite de leurs modèles : « Il y a un écart énorme, écrivent-ils, entre les estimations de cancers de la thyroïde fondées sur la dosimétrie et les modèles standards de prévision du risque et l’ampleur de l’augmentation à laquelle on a effectivement assisté » (p.257). Aveu de délinquance scientifique qui n’empêchera aucunement les mêmes experts de reprendre à l’encan le refrain du traumatisme psychologique et de considérer le bilan des victimes comme « largement exagéré et incorrect ». On se souvient pourtant que des examens histologiques relatifs à 20 enfants biélorusses atteints d’un cancer de la thyroïde avait été transmis à Fred Mettler, lors d’une mission à Tchernobyl. Après avoir réfuté le fait de les avoir reçus, Mettler admettra finalement en avoir été le destinataire : les actes d’une rencontre de l’AIEA en 1991 à Vienne sur Tchernobyl, attestent le fait qu’il les avait non seulement reçus, mais qu’il les avait ensuite communiqués à son laboratoire au Nouveau-Mexique, où ils ont été vérifiés. Reconnaissant avoir oublié cet épisode, à la question que lui pose Kate Brown sur le fait de savoir si autre chose que la radioactivité pouvait avoir provoqué ces cancers, Fred Mettler répondra : « Rien d’autre. C’était une erreur. » Une erreur, ajouterais-je pour ma part, dans laquelle persévérera Mettler, incarnant à son tour l’immuable figure de l’expert-ami-américain-utile en qualité de conseiller sanitaire auprès du Premier ministre japonais pour le désastre nucléaire de Fukushima, et attribuant les 243 cas de cancers de la thyroïde confirmés parmi les 370 000 personnes du département de Fukushima ayant moins de 18 ans au moment de l’accident [15], à « une modification normale des tissus pouvant générer de l’inquiétude chez les parents » [16]. Retour sur la scène du crime Kate Brown tient le titre de son ouvrage d’une brochure tirée à 5000 exemplaires, intitulée « Instructions aux communautés locales », publiée le 25 août 1986, trois mois après le début de l’accident de la centrale de Tchernobyl, le 26 avril. Le texte s’adresse directement au lecteur : « Chers Camarades ! Depuis l’accident à la centrale nucléaire de Tchernobyl, une analyse détaillée de la radioactivité contenue dans l’alimentation et sur le territoire de votre lieu d’habitation a été menée. Les résultats montrent que vivre et travailler dans votre village ne nuit en aucune manière aux adultes comme aux enfants. La majeure partie de la radioactivité a disparu. Vous n’avez aucune raison de freiner votre consommation de produits issus de l’agriculture locale. » Plus loin, la même brochure mentionne toutefois : « Nous vous demandons de bien suivre les directives suivantes : Il faut exclure de votre alimentation les baies et les champignons ramassés cette année. Les enfants ne doivent pas pénétrer la forêt aux alentours du village. Limitez les légumes frais. Ne consommez pas de lait et de viande d’origine locale. Lessivez votre habitation régulièrement. Enlevez la couche de terre arable de votre jardin et ensevelissez la dans une fosse spécialement creusée à l’écart du village. Mieux vaut abandonner l’élevage de vaches laitières et garder des cochons. » (p. 1-2). Ce type de rhétorique en forme d’oxymore, encore nommée dans le jargon des administrateurs du désastre « communication du risque », est le lot de toute catastrophe nucléaire (mais pas seulement), et la dernière en date, celle de Fukushima, n’échappe pas à la règle. De fait, si l’on en croit Olivier Isnard, de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), à Fukushima : « Dans cette étape intermédiaire, et selon les recommandations internationales en vigueur, on peut revivre dans la zone contaminée à condition que le niveau d’exposition externe et de contamination interne combinés n’excède par 20 millisieverts par an », soit vingt fois la norme internationale en vigueur. L’expert équilibriste de l’IRSN, toutefois, appelait à se faire une raison : « Près des maisons, les niveaux sont peut-être par endroits redevenus tolérables, mais inutile de songer à aller dans les bois cueillir des champignons alentour et les manger, car ce sont des éponges à radioactivité. » [17] Autant dire – quand on sait que la périphérie de la zone de décontamination (cette dernière n’étant jamais définitive) n’excède pas les vingt mètres pour les habitations situées en bordure de forêt – que cette survie en zone contaminée, qui nous est, dans un premier temps, présentée comme « transitoirement » vivable, est dans les faits, à court comme à long terme, impraticable et préjudiciable aux populations. Une telle uniformité, tout comme le caractère univoque des réponses apportées et des méthodes de communication mobilisées face à des désastres qui se répètent bien qu’ils soient à chaque fois différents, en deviendrait vite lassants. Pourtant, le livre de Kate Brown montre qu’il n’en est rien : même si l’après-catastrophe ressemble étrangement à l’avant-catastrophe (le couplet sur les « leçons tirées » ayant fait long feu), même si le manuel de survie élaboré à l’intention des populations les plus directement concernées par la fusion des trois cœurs de réacteur de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi en mars 2011, apparaît comme un couper-coller de celui adressé en 1986 à celles de Tchernobyl, il est encore et toujours nécessaire, même plusieurs décennies après, de revenir sur la question centrale de la connaissance des conséquences sanitaires et environnementales des catastrophes d’origine anthropique, et de la manière dont cette connaissance est produite ou non produite. Un examen précis des conditions politiques et sociales de production de cette connaissance et de l’ignorance qui l’accompagne inévitablement permet de comprendre les continuités historiques dans lesquelles les sociétés industrielles sont engagées – leurs rails et ornières – ainsi que les points de rupture que les faillites de ces sociétés pourraient éventuellement faire surgir. Fruit d’un travail de cinq années passées sur le terrain, le livre de Kate Brown n’est pas le premier sur le sujet. Mais il est certainement le plus complet et le plus argumenté jamais écrit, notamment du fait que l’auteur a non seulement exploité des archives européennes et américaines, mais s’est aussi immergée dans les archives soviétiques, nationales et provinciales, dans lesquelles aucun autre chercheur « de l’Ouest » ne s’était plongé auparavant. Brown n’est pas une novice en matière de particules toxiques et de leur gestion historico-politique. Elle a notamment fait paraître A Biography of No Place : From Ethnic Borderland to Soviet Heartland (Harvard University Press) en 2004, et Plutopia : Nuclear Families in Atomic Cities and the Great Soviet and American Plutonium Disasters (Oxford University Press) en 2013. Elle y rend compte de la manière dont les habitants des villes artificielles de Richland aux États-Unis et de Ozersk en Russie, qui servaient de garnison en main-d’œuvre et compétences pour les sites de production de plutonium à usage militaire de, respectivement, Hanford et Mayak, ont été assujettis à un « désastre nucléaire au ralenti » : sur chacun des deux sites, 100 millions de curies d’isotopes radioactifs ont été dispersés dans l’environnement en quatre décennies, soit à chaque fois environ deux fois plus que les retombées de l’accident de la centrale de Tchernobyl. Pour Kate Brown, « les historiens sont fascinés par les archives parce qu’elles les aident à revenir sur la scène du crime » (p. 5). Elle le fait ici magistralement. L’exploration qu’elle mène des archives du malheur de la catastrophe de Tchernobyl apporte des éléments nouveaux par rapport à la littérature existante [18], et par rapport à la connaissance relative à la gestion de la catastrophe. D’une part, Brown met en évidence les dissensions au sein des responsables et des scientifiques soviétiques quant au bilan sanitaire et environnemental de la catastrophe, et les manœuvres politiques autour de la reconnaissance des dommages et de leurs victimes. Ce faisant, l’ouvrage apporte un éclairage inédit sur le rôle de Gorbachev et de la « glasnost » dans la production de l’ignorance relative au désastre nucléaire de Tchernobyl. D’autre part, outre rendre compte des formes les plus fréquemment identifiées de cette production d’ignorance en temps de catastrophe, celles que font naître notamment le mensonge et la divulgation de demi-vérités, l’auteur mène aussi une analyse implacable de l’ignorance produite de manière systémique dans le cadre du fonctionnement de l’organisation de l’administration du désastre (pouvoirs publics, régulateurs, scientifiques associés). Brown met notamment en lumière ce que certains appellent l’ignorance organisée, fruit d’une inaction institutionnelle, composante régulière faisant partie intégrante de l’appareil de production des connaissances, générée et reproduite au sein même des institutions scientifiques, des autorités de réglementation en charge de la protection sanitaire et des groupes d’experts [19]. Brown attribue ainsi les omissions et les trous de mémoire des experts comme des organisations internationales relatifs à la catastrophe de Tchernobyl et à ses effets délétères sur la santé et l’environnement, au fait que les modèles et les représentations sur lesquels ils travaillent sont des routines de pensée créant en quelque sorte un effet d’ornières, desquelles ils deviennent incapables de sortir. Reconnaître du jour au lendemain qu’une épidémie de cancers pouvaient survenir si rapidement et à des doses d’exposition plus faibles que celles qu’ils avaient initialement calculées et modélisées, constitue selon Brown « une remise en question radicale de l’infrastructure médicale et bouscule une vie de publications ainsi que la certitude que le public n’était en aucun cas en péril suite aux expositions aux retombées des essais atomiques, aux déchets radioactifs, aux traitements médicaux recourant à les rayonnements ionisants, et aux émissions quotidiennes des centrales nucléaires les environnant » (p.262). Au final, l’un des principaux intérêts du livre de Kate Brown est de nous permettre de mieux appréhender, au prisme du désastre, les conditions socialement et politiquement définies qui amènent à produire de l’ignorance dans les sociétés industrielles, autrement dit, les conditions qui rendent l’ignorance socialement nécessaire à la survie de l’idéologie du progrès autant qu’à la fabrication de notre consentement à cette idéologie. [Illustrations : Europe, Nadine Ribault, Collage papier carton, 2016 L’éventail de l’immortel, Nadine Ribault, Collage papier, 2016] [1] Thierry Ribault est chercheur au CNRS (laboratoire Clersé-Université de Lille). Il est co-auteur avec Nadine Ribault du livre Les Sanctuaires de l’abîme – Chronique du désastre de Fukushima, aux éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, Paris, 2012. [2] Kate Brown, Manual for Survival - A Chernobyl guide to the future, Allen Lane Penguin Random House UK, 2019. [3] Le livre comporte 420 pages, dont 315 pages de corps de texte, un descriptif des sources de 3 pages, 75 pages de notes détaillées et un index analytique de 21 pages. Il est divisé en six parties suivies d’une conclusion. La première partie traite des acteurs immédiatement en charge de l’évaluation et de la « liquidation » des effets de la marée radioactive suite à l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl, le 26 avril avril 1986. La seconde partie porte sur les populations des zones contaminées et la manière dont elles ont continué à produire et consommer, enveloppées des retombées de particules. Dans une troisième partie, l’auteur explore l’écologie et l’histoire des marais de Pripiat, situés à cheval sur la Biélorussie et l’Ukraine, où la centrale de Tchernobyl est implantée, et d’où les populations ont été évacuées pour plusieurs siècles voire millénaires selon le degré d’imprégnation en isotopes radioactifs. La quatrième partie traite de la dimension politique du désastre et s’intéresse à la manière dont les dirigeants soviétiques ont à la fois occulté la catastrophe tout en l’utilisant pour discréditer leurs rivaux intérieurs. Dans une cinquième partie, l’auteur rend compte des résultats médicaux auxquels les chercheurs soviétiques ont abouti. La sixième partie est consacrée à la gestion du désastre par les instances internationales dans un contexte d’effondrement du système soviétique. [4] David Kinley III, ed., The Chernobyl Forum : Chernobyl’s Legacy, Health, Environmental and Socio-Economic Impacts, Vienna : IAEA, 2006. [5] BBC News Service, 19 avril 2006, http://news.bbc.co.uk/2/hi/health/4922508.stm [6] The Chernobyl Catastrophe, Consequences on Human Health, Amsterdam Greenpeace International 2006. Il s’agit de deux estimations reprises respectivement : pour les 93 000 morts entre 1986 - 2006, de Malko M.V. (2006), Estimations of the Chernobyl Catastrophe (on the base of statistical data from Belarus and Ukraine), Publ : Center of the Independent Environment Assessment of the Russia Academy of Sciences, ISBN5-94442-011-1 ; et pour les 210 000 victimes entre 1990 et 2004, de Khudoley et al. (2006) Attempt of estimation of the consequences of Chernobyl Catastrophe for population living at the radiation-polluted territories of Russia. Publ : Centre of the Independent Environment Assessment of the Russia Academy of Sciences, Consequences of the Chernobyl Accident : Estimation and prognosis of additional mortality and cancer diseases. ISBN 5-94442-011-1. [7] China Global Television Network, 3 février 2020. [8] Encore appelé réacteur de grande puissance à tube de force, le RBMK est l’aboutissement du programme nucléaire soviétique pour la conception d’un réacteur refroidi à l’eau légère, basé sur les modèles existants de réacteurs militaires au plutonium modérés par du graphite. [9] « Le coefficient de température ( appelé aussi coefficient de vide) indique comment un réacteur réagit naturellement à une augmentation ou une diminution de température. Ce facteur est lié à la quantité de neutrons absorbés en cours de ralentissement et donc perdus pour de nouvelles fissions. Si le coefficient est positif, une augmentation ou diminution de température sera amplifiée : sans dispositif de contrôle le réacteur sera instable. » https://www.laradioactivite.com/site/pages/Defauts_RBMK.htm [10] Le Monde, 12 février 2020. [11] « Human Radiation Studies : Remembering the Early, Oral History of Pathologist Clarence Lushbaugh, M.D. » 19950401 ; voir aussi Harriet A. Washington, Medical Apartheid : The Dark History of Medical Experimentation on Black Americans from Colonial Times to the Present (New York : Doubleday, 2006) p.235. [12] Comité scientifique des Nations unies pour l’étude des effets des rayonnements ionisants (United Nations Scientific Committee on the Effects of Atomic Radiation). [13] On se reportera utilement au chapitre intitulé « Négationnistes en congrès » de notre livre Les Sanctuaires de l’abîme – Chronique du désastre de Fukushima, éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, Paris, 2012. [14] La Radiation Effects Research Foundation, créée en 1975, est sous la juridiction des ministères japonais des Affaires étrangères et de la Santé et de l’aide sociale, dans le cadre d’un accord entre les gouvernements du Japon et des États-Unis. La RERF a été précédée par l’Atomic Bomb Casualty Commission (ABCC) créée en 1947 par la US National Academy of Sciences (NAS) avec des financements de l’US Atomic Energy Commission. Elle a initié d’importantes études sanitaires auprès des survivants des bombes atomiques. [15] Selon les derniers résultats disponibles publiés par le Comité de surveillance de l’ « Enquête de gestion sanitaire de Fukushima », réuni le 13 février 2020. Voir le site de l’Université médicale de Fukushima, http://fmu-global.jp/our-activities/prefectural-oversight-committee-meeting/ [16] « A Message to the Japanese People » (July 30, 2013), Fred A. Mettler Jr. MD, MPH, sur le site du Premier ministre japonais https://japan.kantei.go.jp/incident/health_and_safety/mettler.html [17] Le Point, 24 octobre 2013. [18] Sans prétendre être exhaustif, on peut notamment citer les ouvrages suivants : Grigoru Medvedev, Truth About Chernobyl : An Exiting Minute-by Minute Account by a Leading Soviet Nuclear Physicist of the Worl’s Largest Nuclear Disaster and Coverup, New York, Basic Books, 1991 ; Alla Yaroshinskaya, Chernobyl : The Forbidden Truth, Jon Carpenter, 1994 ; V. K. Savchenko, The Ecology of the Chernobyl Tragedy : Scientific Outlines of an International Programme of Collaborative Research, Parthenon Publishing, Paris, 1995 ; Wladimir Tchertkoff, Le crime de Tchernobyl, le goulag nucléaire, Actes-Sud, 2006 ; Alexey V. Yablokov, Vassily B. Nesterenko, Alexey V. Nesterenko, and Jeannette D. Sherman-Nevinger, Chernobyl : Consequences of the Catastrophe for People and the Environment, New York, Wiley, 2010 ; Adriana Petryna, Life Exposed : Biological Citizens after Chernobyl, Princeton University Press, 2013 ; Sonja D. Schmid, Producing Power : The Pre-chernobyl History of the Soviet Nuclear Industry, MIT Press, 2015 ; Alla Yaroshinskaya,Chernobyl : Crime Without Punishment, Routledge, 2017. [19] Voir notamment Scott Frickel, Michelle Edwards, « Untangling Ignorance in Environmental Risk Assessment », in Boudia, Soraya et Jas, Nathalie (sous la dir. de), Powerless Science ? The Making of the Toxic World in the Twentieth Century, New York Oxford, Berghahn Books, p. 215-233, 2014.

 

Les conditions idéales

Le 30/03/2020

 
http://www.ujfp.org/spip.php?article7733

Le coronavirus est la catastrophe parfaite pour le « capitalisme de catastrophe »

dimanche 22 mars 2020 par Naomi Klein

Naomi Klein explique comment les gouvernements et l’élite mondiale exploiteront cette pandémie. par Marie Solis Traduction : ZIN TV.

Le coronavirus est officiellement une pandémie mondiale qui a jusqu’à présent infecté 10 fois plus de personnes que le SRAS. Les écoles, les systèmes universitaires, les musées et les théâtres à travers les États-Unis ferment, et bientôt, des villes entières peuvent l’être aussi. Les experts préviennent que certaines personnes qui pensent qu’elles peuvent être malades du virus, également connu sous le nom COVID-19, ne vont rien changer dans leur activité, soit parce que leur emploi ne permet pas de congés payés, soit en raison des carences dans notre système de soins privatisé. La plupart d’entre nous ne sait pas exactement quoi faire ou qui écouter. Le président Donald Trump a contredit les recommandations des Centers for Disease Control and Prevention, et les messages contradictoires ont réduit les délais pour atténuer les dommages causés par le virus hautement contagieux.

Ce sont les conditions idéales pour que les gouvernements et l’élite mondiale puissent mettre en œuvre des programmes politiques qui, autrement, rencontreraient une grande opposition si nous n’étions pas tous autant désorientés. Cette suite d’événements n’est pas propre à la crise déclenchée par le coronavirus ; c’est le plan que les politiciens et les gouvernements suivent depuis des décennies, connu sous le nom de « Stratégie du choc », un terme inventé par la militante et auteure Naomi Klein dans un livre du même nom paru en 2007 « La stratégie du choc » : la montée d’un capitalisme du désastre » (éditions Actes Sud). L’histoire est une chronique des « chocs » — les chocs des guerres, des catastrophes naturelles et des crises économiques — et leurs conséquences. Cette chaine de conséquences se concrétise par le « capitalisme catastrophe », bien calculé, avec les « solutions » par la libre concurrence aux crises qui exploitent et exacerbent les inégalités existantes. Klein dit que nous voyons déjà le capitalisme catastrophe jouer sur la scène nationale : En réponse au coronavirus, Trump a proposé un plan de relance de 700 milliards de dollars qui comprendrait des réductions des charges sociales (qui dévasterait la sécurité sociale) et fournirait une assistance aux industries qui perdraient du business à la suite de la pandémie. « Ils ne le font pas parce qu’ils pensent que c’est le moyen le plus efficace d’alléger la souffrance pendant une pandémie —mais ils voient maintenant une occasion de mettre en œuvre les mesures qu’ils ont en tête », a déclaré N. Klein. La revue VICE a demandé à N. Klein la manière dont le « choc » du coronavirus cède la place à la chaîne d’événements qu’elle a décrite il y a plus de dix ans dans : « La stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre ».

Commençons par les bases. Qu’est-ce que le capitalisme du désastre ? Quel est son rapport à la « stratégie du choc » ?

La façon dont je définis le capitalisme du désastre est vraiment simple : c’est la façon dont les industries privées surgissent pour profiter directement de crises à grande échelle. Le profit des catastrophes et les profiteurs de guerre ne sont pas un concept nouveau, mais il s’est vraiment approfondi sous l’administration Bush après le 11 septembre, lorsque l’administration a pris en compte ce genre de crise de sécurité sans fin, et simultanément elle a privatisé et externalisé : cela comprend la privatisation de la sécurité intérieure, ainsi que la privatisation de l’invasion et de l’occupation de l’Irak et de l’Afghanistan. La « stratégie du choc » est la stratégie politique consistant à utiliser des crises à grande échelle pour faire adopter des politiques qui aggravent systématiquement les inégalités, enrichissent les élites et dépouillent tout le monde. Dans les moments de crise, les gens ont tendance à se concentrer sur les urgences quotidiennes de survie à cette crise, quelle qu’elle soit, et ils ont tendance à faire trop confiance à ceux qui sont au pouvoir. Nous sommes un peu aveuglés dans les moments de crise.

D’où vient cette stratégie politique ? Comment retracez-vous son histoire dans la politique américaine ?

La stratégie du choc était une réponse au « New Deal » original sous Franklin Roosevelt. L’économiste Milton Friedman pense que tout s’est mal passé aux Etats-Unis dans le cadre du New Deal : en réponse à la Grande Dépression et au Dust Bowl, un gouvernement beaucoup plus progressiste a émergé dans le pays et il s’est donné pour mission de résoudre directement la crise économique de l’époque en créant des emplois publics et en offrant une aide directe. Si vous êtes un économiste adepte de la libre concurrence, vous comprenez que lorsque les marchés échouent, cela produit un changement progressif beaucoup plus fondamental qu’une politique de déréglementation qui favorise les grandes entreprises. La stratégie du choc a donc été développée comme un moyen d’empêcher les crises de permettre des périodes structurelles où des politiques progressistes émergent. Les élites politiques et économiques comprennent que les moments de crise sont leur chance de faire passer leur catalogue de souhaits de politiques impopulaires qui polarisent davantage la richesse dans ce pays et dans le monde entier.

À l’heure actuelle, il y a de multiples crises : une pandémie, un manque d’infrastructures pour la gérer et la Bourse qui s’effondre. Pouvez-vous décrire comment chacun de ces composants s’inscrit dans le schéma que vous décrivez dans « La Stratégie du choc » ?
Le choc est vraiment le virus lui-même. Et il a été géré d’une manière qui maximise la confusion et minimise la protection. Je ne pense pas que ce soit une conspiration, c’est juste la façon dont le gouvernement américain et Trump ont complètement mal géré cette crise. Trump a jusqu’à présent agit comme si ce n’était pas une crise de santé publique, mais comme une crise dans sa perception, et un problème potentiel pour sa réélection. La stratégie du choc a été développée comme un moyen d’empêcher les crises de céder la place à des moments fondamentaux où des politiques progressistes émergent. C’est le pire scénario, surtout combiné avec le fait que les États-Unis n’ont pas de programme national de soins de santé et que ses protections pour les travailleurs sont inexistantes. Cette combinaison de forces a provoqué un choc maximum. Cette épidémie va être exploitée pour renflouer les industries qui sont au cœur des crises les plus extrêmes auxquelles nous sommes confrontés, comme la crise climatique : l’industrie du transport aérien , l’industrie du gaz et du pétrole, l’industrie des croisières - ils veulent soutenir tout cela.

Comment avons-nous observé ce jeu auparavant ?
Dans The Shock Doctrine, je parle de ce qui s’est fait après l’ouragan Katrina. Des groupes de réflexion de Washington comme la Heritage Foundation se sont réunis et ont dressé une liste de solutions de « libre concurrence » à Katrina. Nous pouvons être sûrs que exactement le même genre de réunions se produira maintenant - en fait, la personne qui a présidé le groupe Katrina était Mike Pence. En 2008, vous avez vu ce même jeu dans le renflouement initial des banques, où les pays ont signé des chèques en blanc aux banques, qui finalement s’ajoutaient à de nombreux milliards de dollars. Mais le coût réel de cela s’est soldé par une austérité économique [réductions ultérieures des services sociaux]. Il ne s’agit donc pas seulement de ce qui se passe immédiatement, mais surtout comment ce sera financé ensuite lorsque la facture viendra à échéance.

Y a-t-il quelque chose que les gens peuvent faire pour atténuer les dommages causés par le capitalisme-catastrophe que nous voyons déjà dans la réponse au coronavirus ? Sommes-nous dans une meilleure ou pire position que lors de l’ouragan Katrina ou de la dernière récession mondiale ?
Lorsque nous sommes mis à l’épreuve par la crise, soit nous régressons et nous nous écroulons, soit nous grandissons et nous trouvons des réserves de forces et de solidarité dont nous ne savions pas que nous serions capables. Ce sera un de ces tests. La raison pour laquelle j’ai un certain espoir que nous pourrions choisir d’évoluer, c’est que, contrairement à 2008, nous avons une réelle alternative politique qui propose un autre type de réponse à la crise qui se trouve à la racine de notre vulnérabilité, et un plus grand mouvement politique qui le soutient. Tout le travail autour du « Green New Deal » a porté sur la préparation d’un moment comme celui-ci. Tout simplement, nous ne pouvons pas perdre notre courage ; nous devons nous battre plus fort que jamais pour les soins de santé universels, les services de garde universels, les congés de maladie payés, tout cela est intimement lié.

Si nos gouvernements et l’élite mondiale vont exploiter cette crise à leurs propres fins, que peuvent faire les gens pour prendre soin les uns des autres ?
"Je vais prendre soin de moi et de ce que je possède, nous pouvons obtenir la meilleure assurance qu’il y ait, et si vous n’avez pas une bonne assurance c’est probablement de votre faute, ce n’est pas mon problème" : C’est ce que cette espèce de « gagneurs-captateurs-de l’économie » mettent dans notre notre cerveau. Un moment de crise comme celui-ci révèle que nous sommes perméables les uns aux autres. Nous constatons en temps réel que nous sommes beaucoup plus interconnectés les uns avec les autres que notre système économique dans sa brutalité voudrait nous faire croire. Nous pourrions penser que nous serons en sécurité si nous avons de bons soins de santé, mais si la personne qui fait nos repas, ou qui livre notre nourriture, ou qui emballe nos boîtes, n’a pas de soins de santé et ne peut pas se permettre de se faire tester, et encore moins de rester à la maison parce qu’elle n’a pas de congés de maladie payés — nous ne serons pas en sécurité. Si nous ne nous occupons pas les uns des autres, aucun d’entre nous n’est en sécurité. Nous formons un tout. Les différents modes d’organisation de la société font miroiter différentes parties de nous-mêmes. Si vous êtes dans un système dont vous savez qu’il ne prend pas soin des gens et qu’il ne distribue pas les ressources d’une manière équitable, alors la partie « accumulation » de vous va être mise en avant. Alors soyez conscients de cela et pensez à la façon dont, au lieu de thésauriser et de penser à la façon dont vous pouvez prendre soin de vous-même et de votre famille, vous pouvez évoluer vers le partage avec vos voisins et vous intéresser aux personnes qui sont les plus vulnérables. Suivez Marie Solis sur Twitter. Voir en ligne : l’article également sur le site de ZinTV https://zintv.org/naomi-klein-comment-lelite-mondiale-va-tenter-dexploiter-la-pandemie/

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Les conditions sont idéales aussi

- Pour des lois scélérates et étouffer la contestation galopante

- Renforcer le flicage https://www.lesnumeriques.com/telephone-portable/confinement-orange-a-geolocalise-les-franciliens-qui-ont-fui-paris-et-sa-region-n148927.html

- (Reçu de la coordination) : « Le Gouvernement profite de l'urgence de la crise COVID-19 pour faire passer des Lois scélérates!
Par ordonnance N°6 du dernier conseil des ministres, le gouvernement vient  de donner tout pouvoir aux opérateurs pour installer les antennes relais : plus de dossier à déposer en Mairie, plus de déclaration auprès de l'Agence Nationale des Fréquences, plus aucune instruction des dossiers (permis de construire ou déclaration de travaux) par les services  d'urbanisme des communes. Alors que L'Anses, l'Agence Nationale de santé, de l'environnement et de la santé au travail, préconise une réduction de l'exposition des populations, que l'OMS à classé les rayonnements électromagnétiques dans le groupe des substances pouvant être cancérigènes, l'état décide de simplifier les démarches des opérateurs. Oui il faut faciliter l'accès à tous au numérique mais pas au prix de la santé publique. Tout cela durant la période d'Urgence Sanitaire. Mais quand le retour à la normale sera là, quid des antennes installées sans autorisation ni concertation? Là-dessus le texte ne dit rien. Il est urgent de faire autrement et de tenir compte des avis autorisés... La Santé de tous: oui au confinement  mais non aux risques sanitaires face aux rayonnements électromagnétiques. Vingt-cinq ordonnances prises en application de la loi d’urgence n° 2020-290 du 23 mars 2020 pour faire face à l’épidémie de Covid-19 ont été présentées en conseil des ministres du 25 Mars 2020.  https://www.gouvernement.fr/conseil-des-ministres/2020-03-25/faire-face-a-l-epidemie-de-covid-19

L'ordonnance n°6 est celle-ci: 6. Le ministre de l’économie et des finances et le secrétaire d’État auprès du ministre de l’économie et des finances et du ministre de l’action et des comptes publics, chargé du numérique, ont présenté une ordonnance :
- l’ordonnance relative à l’adaptation des délais et des procédures applicables à l’implantation ou la modification d’une installation de communications électroniques afin d’assurer le fonctionnement des services et des réseaux de communications électroniques. Dans un contexte de mise sous tension des réseaux de communications électroniques résultant d'un accroissement massif des usages numériques du fait de la mise en œuvre des mesures de confinement de la population, l’ordonnance introduit, pour la durée de l’état d’urgence sanitaire, des adaptations des procédures applicables pour garantir la continuité du fonctionnement des services et de ces réseaux.

Quatre procédures administratives préalables en vue de l'implantation ou de la modification d'une installation de communications électroniques sont ainsi aménagées :
- suspension de l’obligation de transmission d'un dossier d'information au maire ou au président d'intercommunalité en vue de l'exploitation ou de la modification d'une installation radioélectrique ;
- possibilité pour l'exploitant d'une station radioélectrique de prendre une décision d'implantation sans accord préalable de l'Agence nationale des fréquences ;
- réduction du délai d’instruction des demandes de permissions de voirie relatives aux installations de communications électroniques implantées à titre temporaire et dans le cadre d’interventions urgentes ;
- dispense d’autorisation d’urbanisme pour les constructions, installations et aménagements nécessaires à la continuité des réseaux et services de communications électroniques ayant un caractère temporaire.

Il nous appartient dans un premier temps d'alerter et d'informer autour de nous, en particulier les élus de tout bord ... et les associations sont en train de préparer une riposte. » (fin du message)

En plus des scandales : http://bellaciao.org/fr/spip.php?article163168

Les conditions sont idéales encore

- Pour faire du blé sur le dos de la santé des travailleurs :http://www.minga.net/covid-19-minga-solidaire-des-livreurs/

- Pour une catastrophe nucléaire https://www.bastamag.net/Covid19-centrales-nucleaires-EDF-contamination-service-public-sous-traitants http://coordination-antinucleaire-sudest.net/2012/index.php?post/2020/03/17/Coronavirus-%3A-comment-maintenir-le-nucleaire-sans-le-personnel et rallonger la sauce des EPR http://www.observatoire-du-nucleaire.org/spip.php?article369 https://www.facebook.com/can.ouest/

- Pour enfoncer ses opposants https://www.legrandsoir.info/en-periode-de-crise-la-politique-etrangere-des-etats-unis-se-dechaine.html https://www.legrandsoir.info/pendant-la-pandemie-la-guerre-contre-le-venezuela-continue.html
et  https://www.investigaction.net/fr/lotan-en-armes-pour-combattre-le-coronavirus

- Faire disparaître les plus vieux- faibles et autres "improductifs".

- Renforcer la « forteresse Europe » contre les migrants.

- Continuer l’escalade de l’armement pour destruction massive, placer ses pions pour le contrôle des ressources. https://www.observateurcontinental.fr/?module=articles&action=view&id=1476 https://savoie-antinucleaire.fr/2020/03/30/pendant-que-le-monde-a-les-yeux-tournes-vers-le-coronavirus-la-coree-du-nord-tire-de-nouveaux-projectiles/

La liste n’est pas exhaustive...

https://resistance71.wordpress.com/2020/03/27/coronavirus-loligarchie-en-guerre-biologique-ouverte-contre-les-peuples/
https://www.youtube.com/watch?v=fUKhD1-8_vg&feature=youtu.be

 

Le virus nucléaire

Le 20/03/2020

 
Reçu de Annie Thébaud Mony Un petit texte pour l’anniversaire de Fukushima : https://www.asso-henri-pezerat.org/9e-anniversaire-de-fukushima/ Et j’ai également écrit une tribune aujourd’hui, en écho à la crise sanitaire actuelle : https://blogs.mediapart.fr/annie-thebaud-mony/blog/150320/coronavirus-covid-19-ou-est-le-danger-mortel-chronique-d-une-catastrophe-annoncee

 

Franc CFA le bla bla du Macron et cetera

Le 24/12/2019

 
https://survie.org/themes/economie/franc-cfa/article/du-franc-cfa-a-l-eco-une-reforme-de-facade-pour-sauver-les-meubles

Du Franc CFA à l’ECO : une réforme de façade pour sauver les meubles.
Publié le 22 décembre 2019

Les présidents Macron et Ouattara ont annoncé ce samedi 21 décembre 2019 une réforme du Franc CFA. La France, face à une pression populaire grandissante, lâche du lest, mais entend bien empêcher une vraie rupture avec la monnaie coloniale. Première réaction aux annonces sur l’avenir du franc CFA en Afrique de l’Ouest -
Dimanche 22 décembre 2019.

Depuis plusieurs années et dans la plupart des pays d’Afrique de l’Ouest, des mouvements de contestation populaire contre la politique de la France se font de plus en plus entendre, sur différents sujets : insécurité, domination des entreprises françaises, soutien aux régimes autoritaires. La mainmise de la France sur le Franc CFA cristallise ce ras-le-bol et de longs mois de mobilisations ont permis d’arracher des avancées.
En Afrique de l’Ouest, le Franc CFA va être remplacé par l’Eco ; la fin de la centralisation de 50% de la réserve de change au trésor français et le départ des administrateurs français des institutions en charge du Franc CFA sont annoncés. Cependant, cette réforme apparaît comme le paravent du maintien d’une certaine domination monétaire de la France, pour plusieurs raisons.
- Elle reste le garant de la parité entre l’Eco et l’Euro et se réserve le droit de revenir au sein des instances décisionnelles si les États africains venaient à faire défaut de paiement. Ce rôle de garant a permis à la France d’imposer la dévaluation de 50% du Franc CFA en 1994.

- Ensuite, l’arrimage pour l’instant fixe à l’Euro, interdit la souveraineté monétaire des pays, qui leur permettrait d’injecter des liquidités dans les économies nationales selon leurs besoins. Cette monnaie forte et son taux de change mondial ne répondent en rien aux besoins des économies locales, notamment pour les pays exportateurs de matières premières, et sont clairement identifiés comme des freins au développement économique.

- Enfin, l’exclusion de fait des deux plus grosses économies de l’Afrique de l’Ouest (le Nigeria et le Ghana) du processus de construction de ce nouveau système monétaire est un signal clair quant au maintien des frontières du pré carré françafricain.

Selon Pauline Tetillon, co-présidente de Survie, "cette annonce de Messieurs Macron et Ouattara sur la fin du Franc CFA permet de récupérer et d’empêcher la réforme d’intégration monétaire des pays de la CEDEAO, et témoigne plutôt d’une volonté de maintenir la domination de la France sur cette nouvelle monnaie."

Pour Patrice Garesio, co-président de Survie, "cette réforme a été annoncée par le Président français et par son homologue ivoirien, M. Ouattara, qui a pris le pouvoir grâce à l’intervention de l’armée française en 2011. Ces dirigeants, tous deux défenseurs du CFA jusqu’à hier, n’ont aucune légitimité pour porter une telle réforme, qui n’est issue d’aucune concertation avec les représentants des pays de la sous région."

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Rappels sur le Franc CFA :
http://www.cadtm.org/Le-Franc-CFA-une-monnaie-coloniale-servile-et-predatrice
L’œuvre négative du néocolonialisme français et Européen en Afrique : Le Franc CFA, une monnaie coloniale, servile et prédatrice 24 juillet 2018 par Saïd Bouamama

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voir aussi :
- http://www.legrandsoir.info/Le-franc-CFA-une-monnaie-coloniale-qui-retarde-l-Afrique.html - http://www.legrandsoir.info/une-nouvelle-monnaie-unique-africaine-serait-la-veritable-cause-de-l-intervention-francaise-en-libye.html - Livre : Nicolas Agbohou Le franc CFA contre l'Afrique Editions Solidarité mondiale 1999

- http://www.legrandsoir.info/franc-cfa-le-hold-up-permanent.html

- Extrait de https://rebellyon.info/Conference-sur-les-mouvements-de-18670

Ndongo Sylla. Cet économiste sénégalais nous fera un exposé sur le très contre-versé Franc CFA. En effet, de plus en plus de voix s’élèvent pour sa refondation voire sa suppression. Nous aborderons également la dynamiques des mouvements sociaux africains. Présentation de Ndongo Sylla : Chargé de recherche au bureau Afrique de l’Ouest de la Fondation Rosa Luxemburg, Ndongo Sylla a dirigé les ouvrages collectifs Les mouvements sociaux en Afrique de l’Ouest. Entre les ravages du libéralisme économique et la promesse du libéralisme politique (L’Harmattan & Fondation Rosa Luxemburg, 2014) et Pour une autre Afrique (L’Harmattan, 2014). Il a également contribué à Une jeunesse africaine en quête de changement (GRIP, 2017) et est l’auteur du chapitre « Émerger avec le franc CFA ou émerger du franc CFA ? » dans l’ouvrage dirigé par Kako Nubukpo, Martial Ze Belinga, Bruno Tinel et Demba Moussa Dembele, Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. À qui profite le franc CFA ? (La Dispute, 2016).

On peut lire également un entretien avec lui réalisé par la revue Ballast (mars 2017) et celui avec le journal l’Humanité(novembre 2017).

 

Le maquillage vert du capitalisme ne change pas son essence prédatrice : la fable Greta et ses limit

Le 07/10/2019

 
http://cecilia-zamudio.blogspot.com/2019/10/le-maquillage-vert-du-capitalisme-ne-change-pas-son-essence-predatrice-la-fable-greta-et-ses-limites.html

Le maquillage vert du capitalisme ne change pas son essence prédatrice : la fable Greta et ses limites

Cecila ZAMUDIO

Les véritables écologistes de ce monde sont les peuples qui luttent contre la déprédation perpétrée par les multinationales : ceux qui donnent leur vie pour leurs communautés, pour les montagnes et les rivières. Chaque mois, des dizaines de ces véritables écologistes sont assassinés dans leurs pays : les balles des tueurs à gages du capitalisme transnational font exploser leurs têtes pleines d’honnêteté et de lutte, et ils meurent les mains propres, des mains qui n’auront jamais serré les mains infâmes du FMI, ni celles des autres vampires de la planète. La classe exploiteuse et son système capitaliste se perpétue sur la base de l’extermination et de l’aliénation : sur la base de la violence, mais aussi sur la base du mensonge qu’elle impose au moyen de ses médias de masse. Sur plusieurs photographies et vidéos, on peut voir Greta Thunberg, le nouveau personnage hyper-médiatisé par l’appareil culturel du capitalisme, avec Christine Lagarde, directrice du FMI et candidate à la BCE (le FMI, cette institution du capitalisme transnational qui pille la nature et affame des peuples entiers). Une poignée de main qui illustre bien la joie des maîtres du monde saluant ceux qui les servent dans l’importante tâche d’infiltrer toutes les luttes avec des Chevaux de Troie qui mènent les énergies vers des impasses, qui manipulent les majorités dans des pseudo luttes qui ne touchent jamais à la racine des problèmes, et donc ne les résolvent pas. Le capitalisme qui est en train de détruire la nature, et la classe exploiteuse qui s’en bénéficie, ne sont pas remis en question par la Fable « Greta ».

La planète meurt et la classe dominante continue avec son Cirque. C’est le cynisme absolu. Dans le capitalisme, la télévision, la presse, l’industrie culturelle appartiennent aux monopoles privés : ces monopoles ont souvent aussi des capitaux dans le complexe militaro-industriel, l’industrie agroalimentaire, l’industrie chimique et pharmaceutique, etc... Tout ce qui précède explique pourquoi les médias de masse ne diffusent aucune information sur qui que ce soit qui questionne réellement leurs intérêts : aucune personne contestant la perpétuation de ce système, remettant en question le capitalisme, ne recevra une telle hypermédiatisation. La déprédation de la nature est due au mode de production capitaliste : l’industrie agroalimentaire empoisonne la terre, l’industrie minière dévaste les montagnes et les rivières, etc. La surconsommation est un phénomène télécommandé par l’appareil culturel du capitalisme, par le bombardement publicitaire. L’obsolescence programmée, mécanisme pervers de vieillissement prématuré des choses, mis en œuvre à dessein dans le mode de production capitaliste, garantit également à la bourgeoisie que les masses surconsomment, car c’est ainsi que la bourgeoisie remplit ses coffres : sur la base de l’exploitation des travailleuses et des travailleurs et sur la base de la dévastation de la nature. Il n’y a pas de solution à la dévastation de la nature dans le cadre du capitalisme. Face à la tragédie palpable de continents de plastique flottant sur les océans, de la déforestation vertigineuse des forêts millénaires, des glaciers détruits, des nappes phréatiques et des fleuves contaminés et asséchés, de cordillères amputées par l’industrie minière, de l’uranium appauvri avec lequel le complexe militaro-industriel bombarde des régions entières, des niveaux de CO2 en nette augmentation, le cynisme des maîtres du monde est colossal. Comme si leur abordage de la question était : « On ne peut pas cacher le soleil avec un doigt, c’est-à-dire qu’on ne peut plus occulter la dévastation de la planète que nous, grands capitalistes, sommes en train de perpétrer ; alors maintenant, ce qui peut être fait pour continuer à piller et à capitaliser, c’est mentir sur les causes profondes et systémiques du problème. Ce qui est important, c’est qu’on ne nous désigne pas nous, comme responsables ; qu’on ne nous désigne pas en tant que propriétaires des moyens de production, qui décidons de ce qui se produit, dans quelles conditions et à quel rythme ; qu’on ne nous désigne pas nous qui nous enrichissons par le pillage de la nature et par la plus-value que nous confisquons aux travailleurs, qui décidons de la façon dont la population doit se comporter, puisque nous la poussons à la surconsommation qui nous enrichit, et l’induisons à ne pas remettre en cause ce système qui nous convient à nous, minorité dominante.

Faire semblant de se soucier de la planète, rapportera de belles recettes, il suffit d’une bonne opération de propagande à l’échelle mondiale, que l’on nous voit écouter quelque symbole que nous aurons préalablement créé, quelque chose qui ne nous remette pas en cause en tant que classe dominante, en tant que classe exploiteuse, et qui, en définitive, ne remette pas en cause ce système ».

Mais la gangrène ne soigne pas avec du sparadrap, et évidemment la prédation de la planète ne sera pas freinée par les placebos que le même système propose pour canaliser le mécontentement social vers des impasses. Greta et son groupe font appel aux soi-disant « qualités morales » des maîtres du monde, font appel à leur prétendue « bonne volonté » ; une fois de plus, nous entrons dans la fable anesthésiante qui feint d’ignorer que dans le capitalisme l’accumulation de richesses est perpétrée par les grands capitalistes de deux manières fondamentales : l’exploitation des travailleurs et le pillage de la nature.

Dans cette fable du greenwashing (lavage vert), est posée frauduleusement l’existence d’un soi-disant « capitalisme vert », ce qui est totalement impossible par la logique même du système. Un « capitalisme vert » n’est pas possible, pas plus qu’un « capitalisme à visage humain », pas plus qu’un lion végétarien. Et tout simplement parce que lorsque nous parlons de ce système économique, social, politique et culturel qu’est le capitalisme, nous parlons des mécanismes inhérents à sa logique : ca-pi-ta-li-ser. Et à ceux qui avancent l’imposture qui proclame que : « les pays nordiques sont de grands exemples de capitalisme bon et vert » , leur rétorquer qu’ils feraient mieux de s’enquérir auprès des victimes des massacres que les grandes entreprises nordiques ont fomenté au Congo pour pouvoir piller jusqu’à la moelle le coltan et d’autres ressources. Ça vous parle Ericsson, Saab, Volvo, Bofors (armes), Nammo (armes), Kongsberg (armes), Ikea, H&M, etc ? Ni très “ vertes ” ni très “ humaines ” en ce qui concerne l’exploitation et la dévastation contre les travailleurs et contre la nature. Ah, si l’on réussit à externaliser hors du pays tout le cloaque des pratiques qui enrichissent une multinationale, alors ce cloaque n’est pas pris en compte ?

Et le chiffre d’affaires faramineux des entreprises suédoises, norvégiennes et finlandaises sur la base de la vente d’armes, et leur participation lucrative dans toute nouvelle invasion de l’OTAN, ne sera pas non plus exposée dans la fable, n’est-ce pas ?

Un « capitalisme vert » n’est pas possible, pas plus qu’un « capitalisme à visage humain », pas plus qu’un lion végétarien. Parce que l’exploitation et la prédation sont inhérentes au capitalisme. Cependant, ce qui est possible, c’est de maquiller ce même visage inhumain et nullement vert du capitalisme, avec des tonnes de maquillage pour le faire paraître ce qu’il n’est pas. Mais un lion avec un masque de zèbre ne sera jamais végétarien comme l’effigie de son masque, tout comme un système comme le capitalisme, ne sera jamais « vert », comme les masques que le système médiatise de lui-même. Les grandes multinationales de l’énergie, prédatrices par excellence de la nature, arborent des logos de colibri ou de faune marine. BMW et une banque suisse financent le bateau avec lequel Greta sillonne les mers : les procédés de BMW ou de la banque suisse seront-ils alors moins polluants, moins infâmes ?

De plus, dans le discours du greenwashing, tout le monde est également coupable, et finalement... « si nous sommes tous coupables, personne ne l’est de manière spécifique », ce qui est une manière de diluer les responsabilités, de ne pas désigner les principaux responsables de cette barbarie : les grands capitalistes, la bourgeoisie transnationale. Il est vrai que la surconsommation ne se limite pas à la bourgeoisie, car si celle-ci peut consommer beaucoup plus et engendrer un gaspillage effarant, la classe exploitée a également été aliénée par le bombardement publicitaire, pour la mener à surconsommer, même au prix d’accumuler des dettes. Mais encore une fois, il y a une question de classe : parce que c’est la classe exploiteuse, celle qui possède les moyens de production et de propagande, qui impose son hégémonie idéologique et culturelle à toute la planète, c’est la classe exploiteuse qui aliène la classe exploitée au moyen des médias de masse qui sont sa propriété. C’est au travers de l’aliénation que la classe exploiteuse dirige la classe exploitée vers la surconsommation. Une classe dirige l’autre au travers du bombardement publicitaire et au moyen des paradigmes imposés par l’appareil culturel du capitalisme (individualisme, consommation présentée comme « compensatoire », notion de “ succès ” liée à l’avoir et non à l’être, etc...).

L’obsolescence programmée (vieillissement prématuré des choses) garantit également aux grands capitalistes que les masses surconsomment, pour remplir leurs comptes bancaires tout en dévastant la planète. En 2019, les 26 personnes les plus enrichies du monde possèdent la même richesse que celle avec laquelle vivotent les 3,8 milliards de personnes les plus appauvries, soit la moitié de la population mondiale (Oxfam). Une poignée de milliardaires possèdent les principaux moyens de production et de propagande. 1 % de la population mondiale détient 82 % de la richesse mondiale. Les données sur la consommation d’énergie électrique par habitant montrent que ce sont l’Europe, les États-Unis, le Canada et les restantes métropoles capitalistes qui consomment, et de loin, l’immense majorité de l’énergie consommée dans le monde.

Dans le discours de maquillage vert, on assimile les déprédations commises par les grands capitalistes, par les gigantesques multinationales qui détournent des rivières entières pour l’industrie minière, aux peuples qui en sont les victimes. On assimile les victimes et les bourreaux dans ce discours abject du « nous sommes tous coupables » qui ne fait aucune distinction, ni de classes sociales, ni entre la poignée de pays qui consomment 80% des ressources de la planète (États-Unis, Europe, Canada, Japon, Australie et autres métropoles capitalistes) et tous les autres pays du monde (l’immense majorité) qui survivent avec les 20 % restants. Dans le discours du maquillage vert, on ne parle pas des métropoles capitalistes qui surconsomment, versus les périphéries capitalistes conçues par le capitalisme transnational comme de simples « réservoirs de ressources » et pillées jusqu’à la moelle, avec un impact écologique dévastateur et un impact social d’appauvrissement brutal ; on ne dit pas non plus que le pillage est perpétré en assassinant toute personne ou communauté qui élève sa voix contre le pillage capitaliste. On assimile les multinationales prédatrices et les peuples qu’elles exterminent.

Prenons l’exemple de ce que font Anglo American, BHP Billiton et Glencore en détournant une rivière entière pour utiliser l’eau dans la plus grande mine de charbon du monde, la mine de Cerrejón en Colombie, ce qui cause sécheresse, écocide, famine et génocide contre l’un des principaux peuples indigènes de Colombie, les Wayú. Plus de 14 000 enfants Wayú sont morts de faim et de soif à cause du pillage capitaliste perpétré par ces trois multinationales. Le charbon qui est extrait par tonnes est principalement destiné aux États-Unis et à l’Europe. Donc non, nous ne sommes pas « tous coupables de la même manière ». Une famille de travailleurs n’est pas coupable de la même manière qu’ un capitaliste.

La multinationale Glencore n’est pas « coupable de la même manière » que le peuple Wayú, qui non seulement n’est pas coupable, mais subit un génocide. Les coupables ne sont pas les milliers de combattants sociaux, véritables écologistes, qui sont tués quotidiennement par les balles des tueurs à gages du capitalisme transnational ; mais bien ceux qui pillent la planète et paient des tueurs à gages pour exterminer toute opposition au pillage capitaliste. Pour nos mortes et nos morts, pas une minute de silence face à la barbarie et à la pantomime avec laquelle la bourgeoisie transnationale prétend couvrir ses crimes : plus de 1 500 paysans, indigènes, afro-descendants, écologistes, militants sociaux, ont été assassinés en Colombie par le capitalisme transnational en cinq ans, plusieurs milliers au Mexique, autant dans divers pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Et cette même bourgeoisie nous vient avec sa fable de l’adolescente à tresses, qui ne remet pas en question le système capitaliste et qui est hyper-médiatisée, avec cette mise en scène qui sent le paternalisme euro centré, avec ce décor qui pue le cynisme, avec ce théâtre qui pue la simulation pour que rien ne change. Ils expérimentent pour voir à quel point nous avalons tous leurs montages avec un sourire béat, alors qu’eux, les membres de la classe exploiteuse, continuent à détruire les montagnes et les rivières, les océans et les forêts ; ils continuent de perpétrer des écocides et des génocides, ils continuent de pousser des millions de spoliés sur les routes de l’exode, ils continuent de transformer la planète en décharge et les êtres humains en aliénés (et à celui qui ne se laisse pas aliéner, et qui prétend se battre en dehors des tracés de l’inutile, lui est assénée la balle paramilitaire et militaire, la persécution politique et la prison).

« Tant que nous vivrons sous le capitalisme, cette planète ne sera pas sauvée ; car le capitalisme est contraire à la vie, à l’écologie, à l’être humain, aux femmes », exprimait Berta Cáceres, écologiste authentique et combattante sociale hondurienne, assassinée pour s’être opposée au pillage capitaliste. Chico Méndes, un autre écologiste authentique, défenseur de l’Amazonie et militant social assassiné pour faire taire sa voix de conscience de classe, pour tenter de freiner l’organisation politique des dépossédés, signalait déjà avant d’être assassiné, les impostures du greenwashing (on n’utilisait pas ce terme alors, mais le fait existait déjà). Contre le capitalisme et son Maquillage Vert, s’était également levée Macarena Valdés, écologiste Mapuche assassinée à cause de sa défense de la nature et de la communauté. Macarena avait affronté la multinationale RP Global, de capital autrichien , qui promeut une énergie vendue comme « renouvelable et durable » (omettant sa participation de l’écocide et du génocide contre le peuple Mapuche).

Les militantes et militants contre la déprédation de la nature sont des milliers, leurs voix ne sont pas médiatisées, leurs vies sont souvent courtes parce qu’elles sont brisées par les outils répressifs au service du capitalisme transnational. Et si un pays prétend nationaliser ses ressources naturelles et ne pas permettre aux multinationales de les piller, il est bombardé, victime des guerres impérialistes ; il est envahi par des mercenaires religieux, fanatiques incubés depuis l’empire, puis par les bottes de l’OTAN ; il est torturé, martyrisé, on lui impose des régimes sanguinaires. Où sont donc ces faux « écologistes” du système quand l’impérialisme étasunien et européen massacre la nature et les peuples en Irak, Libye, Colombie, Afghanistan, Yémen, etc ?

Ah... là il n’y a pas de « manifestation » de leur part, n’est-ce pas ? ... Bien sûr, les marionnettes se doivent au théâtre, à berner les dupes, à faire que des milliers de personnes qui ont été (et sont quotidiennement) assassinées par le capitalisme transnational pour avoir véritablement défendu en première ligne la planète, soient encore d’avantage passées sous silence au milieu de toute la cacophonie, de l’hypermédiatisation de la fiction.

Mais la lutte continue, contre le capitalisme et sa barbarie ; parce que la cosmétique avec laquelle ils prétendent couvrir sa puanteur, nous sommes nombreuses et nombreux à ne pas la gober.

 

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